L’artiste est mort, vive l’artiste ? Le Death Effect en question

[19/01/2021]

Le monde de l’art, dans son versant le plus cynique, a inventé un terme aussi brutal qu’approprié pour définir l’effet du décès de l’artiste sur la valeur de ses œuvres : le Death Effect (l’effet de mort). La cote d’un artiste monte-t-elle systématiquement en flèche après son décès? Décryptage.

Kilchurn Castle, Loch Awe. H. Mcculloch Lot 1207671

Horatio Mcculloch, Kilchurn Castle, Loch Awe, 1854

Le Death Effect : calcul cynique ou idée préconçue ?

L’hypothèse de départ semble logique : lorsqu’un artiste décède, la création s’arrête avec lui. Le marché cessant d’être alimenté par de nouvelles œuvres, celles en circulation n’en deviennent que plus désirables et vont donc valoir plus cher. Le constat est là : à la mort d’un artiste, le marché s’agite. Certains propriétaires se précipitent pour vendre, tandis que d’autres s’empressent d’acheter. Le volume d’échanges augmente ainsi immédiatement après le décès d’un artiste dans une forme d’urgence, avant de trouver un niveau stable, donnant à la courbe des prix des œuvres une « forme de U ».

Le Death Effect repose parfois sur des cas rares et très médiatisés d’artistes ayant rencontré un succès précoce, et qui sont décédés de manière soudaine, laissant un corpus d’œuvres souvent restreint mais très valorisé. Poussés par le profit, l’impulsion ou la peur de rater quelque chose, les marchands et les collectionneurs achètent en masse. En réalité, compte tenu de tous les facteurs qui entrent en ligne de compte lors de l’achat d’une œuvre, il n’y a aucune garantie de pouvoir prédire la valeur posthume du travail d’un artiste porté aux nues à l’aube de sa carrière et décédé prématurément.

CA Matthew WONG

Progression chronologique du CA de Matthew WONG (1984-2019)  : Aucune enchère avant son décès tragique en 2019, plus de 21 millions de dollars de produit de ventes aux enchères en 2020.

 

De leur vivant, les paysagistes britanniques du XIXe siècle, Joseph Mallord William TURNER (1775-1851) et Horatio MCCULLOCH (1805-1867), ont tous deux connu des succès similaires sur le second marché. Après leur mort, leur postérité a radicalement divergé. Turner est devenu l’iconique peintre paysagiste de cette période, McCulloch, sans tomber dans l’oubli, est beaucoup moins célèbre. Il semble que le point de bascule ait eu lieu juste après leur décès : les acheteurs ont acquis alors un grand nombre de peintures de Turner, 77% des lots offerts l’année de sa mort contre 42% pour McCulloch. Cet écart de popularité s’est également reflété dans les prix : la croissance des prix des peintures de Turner est de +122% (1851), tandis que les prix de vente de McCulloch ont baissé de 32% (1867). Cette divergence de prix est toujours visible de nos jours. Pourquoi leur marché est-il si différent après leur décès, alors qu’il semblait égal de leur vivant ? Les prix de vente de leurs œuvres au moment de leur mort semblent avoir été influencés par les relations que les artistes avait formées de leur vivant avec certains marchands, comme l’incontournable Agnew, qui à lui seul acheta près de 28 % de toutes les toiles de Turner mises en vente après sa mort.

La mort seule de l’artiste n’est donc pas un critère suffisant d’achat ou de vente. En revanche, l’imminence de la mort d’un artiste semble, aujourd’hui, un nouveau critère pris en compte.

Spéculations sur le Death Effect

En novembre 2000, une étude conduite par les chercheurs en économie Robert Ekelund, Rand Wessler et John Keith Watson est parue dans le Journal of Cultural Economics, intitulée « le ‘Death Effect’ sur les prix de l’art : exploration sur le versant de la demande ? ». The Economics of American Art, par Ekelund, Jackson et Robert D. Tollison, paru en 2017 est venu compléter cet article. Les économistes tentent de comprendre comment la mort d’un artiste peut influer sur la cote et sur la demande, en utilisant les données des enchères américaines et un échantillon d’artistes latino-américains entre 1977 et 1996. Les auteurs observent que l’effet de mort n’est en fait observable que pour les artistes, certes âgés, mais encore vivants, et seulement dans les cinq années précédant leur mort. Le calcul est d’une logique implacable : plus un artiste vieillit, moins il produit, il ne risque donc pas d’inonder le marché d’œuvres, ce qui porterait atteinte à sa cote, et à la valeur des pièces que possèdent déjà les collectionneurs.

Dans le même temps, les enchérisseurs font un « pari sur l’effet de mort à venir », et achètent plus volontiers des œuvres de ces créateurs vieillissant, comptant qu’elles vaudront plus après leur mort. Cette projection se révèle être une erreur : en moyenne, si les prix augmentent régulièrement au cours des cinq années précédant la mort d’un artiste, ils chutent en revanche l’année de sa mort, donnant à la courbe de valeur une forme en « U inversé » (en d’autres termes, une hausse puis une baisse).

Dans The Economics of American Art, Ekelund et Jackson ont testé leur hypothèse en examinant 6.118 résultats de ventes aux enchères de peintures créées par 17 artistes américains d’après-guerre décédés entre 1987 et 2013. Ils ont constaté une hausse régulière du prix de 6% par an en moyenne au cours des cinq années précédant le décès, suivie d’une baisse à peu près équivalente l’année de leur mort, soit une baisse de 26% en moyenne. Ensuite, les prix repartent généralement à la hausse. Ces calculs semblent se vérifier ailleurs dans le monde. Prenons par exemple les progressions de chiffres d’affaires d’artistes cotés au niveau international, de plus de 99 ans.

Consulter l’article Artmarket Insight : Cinq peintres incontournables de plus de 99 ans

SHINODA Toko est une artiste japonaise née en 1913. Son art est aux frontières de la calligraphie et de l’art abstrait. Il est intéressant de constater que, depuis 2015, malgré un nombre de lots vendus relativement stable, son chiffre d’affaires est en nette progression, culminant en 2020 avec ce record frappé à 81 250 $ en septembre dernier chez Christie’s. A près de 108 ans, l’artiste, qui n’a jamais cessé de peindre, continue de voir sa cote progresser.

CA Toko Shinoda

Toko Shinoda (1913), progression du chiffre d’affaire 2000-2020.

Comment cela se fait-il ? Dans le monde de l’art, la demande pour un artiste est influencée par de nombreux facteurs, comme la réception critique, les expositions ou encore les institutions qui possèdent ses œuvres. L’offre d’un autre côté, ne repose que sur un seul facteur : l’artiste (et ses marchands).

L’artiste comme monopole

L’offre ne dépendant que de l’artiste, cela fait de lui, économiquement parlant, un monopole. Rien ne peut être plus rassurant pour un collectionneur que de savoir que la mort d’un artiste peut être prochaine, il est alors sûr que l’offre deviendra, de fait, limitée. Cependant, selon Ekelund, Weiss et Jackson, cette anticipation est biaisée. Car un certain nombre d’autres critères peuvent affecter l’offre immédiatement après la mort : l’idée préconçue de l’augmentation des prix après la mort d’un artiste pourrait conduire des propriétaires à mettre beaucoup d’œuvres sur le marché à ce moment-là. Son galeriste ou son représentant pourrait annoncer plusieurs expositions et inonder le marché. Les héritiers ou ayant-droits pourraient vouloir organiser une vente d’atelier ayant le même effet. L’imprévisibilité de l’offre après décès rend tout simplement impossible la mesure d’un Death Effect.

Il n’y a donc aucune assurance que la valeur d’une œuvre soit plus conséquente immédiatement après la mort de son créateur. Il existe trop de variables dans l’équation pour que le décès seul soit décisif. Il y a peut-être une chance que cette valeur augmente dans les 5 ans précédant la mort d’un artiste, mais là encore, les statistiques ne recouvrent pas toujours les réalités d’un marché qui aura toujours besoin de chefs-d’œuvre. Alors en ce début d’année, souhaitons longue et belle vie à tous les artistes !

Sources : Robert B. Ekelund, Rand W. Ressler, and John Keith Watson. 2000. “The “Death-Effect” in Art Prices: A Demand-Side Exploration.”, Journal of Cultural Economics, 24, no. 4: 283-300. – Robert B. Ekelund, Jr., John D. Jackson and Robert D. Tollison, The Economics of American Art: Issues, Artists, and Market Institutions, Oxford University Press, 2017 – G. Kosmopoulou, D. De Silva, R. Pownall, “Trading Patterns and the Death Effect on Artwork Prices”, Fifth Annual NSF Conference on Network Science in Economics, Indiana University, April 2019 (presented by Robert Press)