Black (also) matters (in art)

Rattraper les oublis de l’histoire en donnant une vraie place aux artistes africains et issus des diasporas: voici l’une des tendances fortes de notre époque.

Black (also) matters (in art)

En donnant du poids aux artistes afro-américains, les collections muséales (et privées) renouvellent les pistes de lecture de l’histoire et de l’iconographie contemporaine, et nous invitent à reconsidérer les codes occidentaux qui ont façonné l’Histoire de l’Art et du Marché.
Le positionnement se fait sentir depuis quelques années par des expositions et publications marquantes, les choix de galeries influentes, les achats médiatiques de stars ou de politiciens, le développement des archives et des acquisitions muséales, les listes d’attente pour espérer acheter les artistes les plus en vue.

Impact des galeries

Sur les 10 dernières années, de puissantes galeries internationales ont intégré des artistes afro-américains, afro-britanniques ou africains, dont le travail est souvent engagé sur des questions identitaires, raciales, culturelles et politiques. David Zwirner travaille notamment avec Kerry James Marshall (depuis 2013), Njideka Akunyili Crosby (2018) et Noah Davis (2020). La galerie Hauser & Wirth défend quant à elle une dizaine d’artistes issus de la diaspora africaine dont Amy Sherald, Lorna Simpson et Mark Bradford qui a inauguré l’espace hongkongais de Hauser & Wirth en 2018. La tendance s’est accélérée avec l’arrivée des artistes Henry Taylor et Simone Leigh dans la même galerie en 2020, et avec l’exposition de l’artiste afro-américain Nathaniel Mary Quinn chez Gagosian en 2019. En galerie comme en salles de ventes, les prix ont grimpé dans une forme d’urgence.

Kerry James Marshall est l’artiste noir-américain vivant le plus coté.

La demande a littéralement explosé à l’annonce de la collaboration de Nathaniel Mary QUINN (déjà chez Almine Rech) avec le puissant Larry Gagosian. Go-Go lui organise une première exposition à Beverly Hills en septembre 2019 (Hollow and Cut) et, dans une parfaite synchronisation, Phillips soumet la première œuvre de Quinn à la loi du plus offrant début octobre. L’oeuvre en question multiplie par 3,5 son estimation haute pour atteindre 261.400$ (Over Yonder, 2015). Après cela, les œuvres de Quinn dépassent systématiquement leurs estimations hautes. Christie’s assure même la promotion du jeune favori dans un article sur les “10 artistes américains d’après-guerre et contemporains à collectionner”. Mais à être trop gourmand, on provoque l’indigestion… En demandant 120.000$ pour une oeuvre de 25 centimètres, la maison de ventes ravale la première oeuvre en mars 2020.

L’engagement des artistes avec des galeries prescriptrices est un formidable accélérateur de cote et un signal fort pour les spéculateurs. Le lien entre la signature d’un contrat et l’explosion des prix est aujourd’hui immédiat. Amy SHERALD décroche son contrat avec la galerie Hauser & Wirth en 2018, l’année même où Michelle Obama lui commande son portrait officiel. Le prix de ses oeuvres passe d’emblée à six chiffres en salles. Signé chez David Zwirner en 2013, Kerry James MARSHALLpasse le million en 2014 avec la toile Vignette (2003), chez Christie’s. L’oeuvre valait 541.000$ en 2007 (Sotheby’s). Bien en place dans les collections du MoMA (avec une trentaine d’oeuvres), Marshall est de cinq ans l’aîné de Basquiat. Il lui aura fallu bien plus de temps que son cadet pour accéder au statut d’icône de la peinture américaine, mais il est devenu l’artiste noir-américain vivant le plus coté de notre époque, avec sa toile Past Times vendue pour 21,1m$ en 2018 (neuf millions au-dessus de l’estimation haute de Sotheby’s).

Portrait de Jean-Michel Basquiat à la Demeure du Chaos © thierry Ehrmann, Courtesy Musée l’Organe

Portrait de Jean-Michel Basquiat à la Demeure du Chaos
© thierry Ehrmann, Courtesy Musée l’Organe

La carrière de Njideka Akunyili CROSBY se joue en 2016, année déterminante au cours de laquelle elle remporte le prix Canson du Drawing Center (New York), expose au Whitney, et passe pour la première fois aux enchères peu avant l’ouverture de sa première exposition à la galerie Victoria Miro à Londres. Galvanisés par tant de signes positifs, les collectionneurs s’arrachent son premier dessin pour plus de 93.000$ en septembre 2016. Deux mois plus tard, Sotheby’s frappe le premier résultat millionnaire (Drown, 2012). En 2017, à l’âge de 35 ans, Njideka Crosby est représentée à la Biennale de Venise avec un large dessin (Cassava Garden, 2015) tandis qu’elle passe les 3m$ en salles de ventes (The Beautyful Ones, en mars 2017). Depuis son arrivée chez David Zwirner en 2018, sa meilleure adjudication culmine à 3,4m$ (Bush Babies).Ces exemples flamboyants ne sont pas isolés. Nombreux sont les acheteurs misant sur le développement d’un artiste qui vient d’intégrer une grande galerie, même lorsque sa réputation reste encore à faire. Certains trentenaires décuplent ainsi leurs estimations, à l’image de Amoako Boafo et Otis Kwame Kye Quaicoe.

Ces trentenaires qui explosent les prévisions

Amoako BOAFO (né en 1984, ghanéen) atteint 881.500$ dès sa première adjudication en février 2020. The Lemon Bathing Suit (2019) était pourtant estimé entre 40.000$ et 65.000$ (Phillips, Londres), mais les oeuvres de Boafo avaient déjà intégré plusieurs musées, dont le musée Albertina (Vienne, Autriche). L’artiste est soutenu par Kehinde Wiley, célèbre pour avoir réalisé le portrait officiel de Barack Obama, et personnalité importante pour le rayonnement des artistes africains. Représenté par la galerie américaine Mariane Ibrahim, le jeune Amoako Boafo symbolise un Marché de l’Art cosmopolite, capable de s’embraser en quelques semaines tout en étant complètement dématérialisé.

Otis Kwame Kyei QUAICOE (né en 1990, ghanéen) dépasse les 200.000$ dès son premier passage en salle en 2020, soit 10 fois l’estimation basse, de surcroît lors d’une vente organisée exclusivement en ligne pendant la crise sanitaire liée à la Covid-19 (Shade of Black (2018), Phillips, 2 juillet 2020). Une preuve que les portraits de figures noires sont recherchés dans une forme d’agitation spéculative.

Toyin Ojih ODUTOLA (née en 1985 au Nigeria, élevée en Alabama et vivant à New York) fait une entrée fracassante aux enchères en 2018 avec un dessin de 35 centimètres payé 62.500$, contre une estimation de 10.000$ à 15.000$ (From a Place of Goodness, Sotheby’s), l’année de son nouveau contrat avec la galerie Stephen Friedman. Il a passé les 500.000$ depuis.
Tschabalala SELF (née en 1990 aux Etats-Unis). Les 12 œuvres de Tschabalala Self proposées en 2019 ont toutes été vendues au-dessus des estimations de Christie’s, Sotheby’s et Phillips. Avec un prix moyen des toiles de 284.000$ cette année-là, elle a pris la 4ème place mondiale parmi les artistes de moins de 40 ans les plus performants aux enchères. Ses œuvres ont déjà intégré des collections de premier plan, telles que la Rubell Family Collection, le Perez Art Museum à Miami et la Fondation Luma en Suisse. Entrée dans le jeu des enchères en 2019 seulement, son record est établi à 568.000$ en 2020 (Princess #l-20686422 (2017), Phillips Londres).

Christie’s souhaite amplifier les voix de la communauté artistique noire.

Ce n’est pas tout. Les sociétés de ventes prennent elles aussi position sur ce terrain. Dernière initiative en date, celle de Christie’s avec l’exposition virtuelle Say It Loud qui s’est tenue au cours de l’été 2020. Cette exposition présentant des œuvres d’artistes noirs émergents et en milieu de carrière est le premier événement organisé par Christie’s Corporate Social Responsibility (CSR), au sein d’un nouveau département consacré aux “initiatives pour la diversité et l’inclusion”. Christie’s quitte ici son rôle d’opérateur d’enchères pour utiliser son leadership comme une “force positive”, avec une série d’expositions et de programmes éducatifs. L’un des objectifs de la société: amplifier les voix de la communauté artistique noire.