Maîtres anciens, l’originalité du marché français

(Maîtres anciens : artistes nés avant 1760)

La ferveur soulevée par les chefs-d’oeuvre de l’Histoire se mesure au taux de fréquentation des musées, où le nombre de visiteurs a largement gagné un zéro en 20 ans. Il suffit pour s’en convaincre de voir les interminables files d’attente pour accéder au Musée du Louvre. L’exposition consacrée à Léonard de Vinci a été littéralement victime de son succès : les 260.000 entrées vendues à l’ouverture de la billetterie ont saturé le site de réservation en ligne. De Vinci passionne : son génie artistique et scientifique, le mystère de la Joconde, les débats enflammés que suscite son Salvator Mundi (450m$,) l’œuvre d’art la plus chère à ce jour. Le marché des Maîtres anciens captive, d’autant plus que ces oeuvres sont porteuses d’histoires.

La France, haut lieu de rencontres artistiques à travers les siècles, possède encore des réserves particulièrement riches dans ce domaine, des réserves cachées et parfois même oubliées. Plusieurs chefs-d’oeuvre récemment redécouverts ont nourri le Marché de l’Art français en 2019, notamment un Caravage, un Cimabue, un Maître de Vyssi Brod. Expertisés par le cabinet Turquin, ils ont été mis en vente par des études provinciales, plutôt qu’à Paris, Londres ou New York. Un pari gagnant, à l’heure des enchères dématérialisées.

Part des Maîtres anciens dans le produit de ventes français en 2019

 Part des Maîtres anciens dans le produit de ventes français en 2019

L’exception devient la règle

Le début de l’année 2019 a été marqué par la présentation à Londres, puis Paris et New York, du tableau Judith et Holopherne (1607) attribué au Caravage, et dont la vente était programmée à Toulouse le 27 juin 2019. Estimée entre 115 et 170 millions de dollars, cette adjudication sur le sol français aurait bouleversé les classements. Mais l’oeuvre a finalement été cédée de gré à gré, deux jours avant sa vente publique.

Au second semestre, deux oeuvres retrouvées également par hasard en France ont un peu fait oublier ce dénouement abrupt : l’une attribuée au mythique Cimabue, l’autre à celui que les historiens appellent le Maître de Vyšší Brod. Le petit chef-d’oeuvre de 22 centimètres découvert à Dijon, une Vierge et l’Enfant réalisée vers 1350, a finalement décuplé son estimation haute, pour caresser les 7m$.

L’histoire de cette œuvre est de celles dont raffole le marché. Tout comme la découverte d’un tableau de Cimabue dans une maison de Compiègne, au nord de Paris. C’est à l’Hôtel des ventes de Senlis qu’a été adjugé pour 26,7m$ ce tableau ancien, le plus cher de l’année. L’expertise a permis de l’identifier comme « Le Christ moqué » (1280), l’un des huit éléments d’un panneau de dévotion exécuté par le célèbre maître de Giotto, également composé de La Flagellation du Christ conservé à la Frick Collection (New York) et de La Vierge à l’Enfant de la National Gallery (Londres).

Il s’agit à la fois de la meilleure enchère française et de la meilleure enchère occidentale pour un Maître Ancien cette année. Un coup d’éclat opéré en province, là où le marché aurait attendu l’intervention de Christie’s ou de Sotheby’s, à Londres ou à New York.

Le Maître de Vyssi Brod - La Vierge et l'Enfant en trône

Le Maître de Vyšší BrodLa Vierge et l’Enfant en trône
6,8m$ – 30 novembre 2019 – Cortot-Vregille (Dijon)

Une manne pour les grands musées

Le Caravage de Toulouse a vraisemblablement été acheté par un collectionneur américain proche du Metropolitan Museum of Art. Le grand musée new-yorkais est aussi le nouveau propriétaire du panneau du Maître de Vyssi Brod. Et le petit tableau attribué à Cimabue devrait rejoindre la collection Alana, aux États-Unis toujours. Ces ventes démontrent la capacité de petites études provinciales à attirer l’attention des grands collectionneurs privés et même celle des musées internationaux comme le MET, très actif en matière d’acquisitions. Mais ces transactions éclairent aussi sur la tendance qu’ont les pièces historiques à quitter le territoire français.

Ces trois œuvres anciennes devraient en effet partir aux États-Unis. Seulement les certificats d’exportation du Cimabue et du Maître de Vyšší Brod n’avaient pas été délivrés au moment de la vente. Le Ministère de la Culture français s’est ainsi laissé le temps de préempter les peintures, bien que l’option paraisse improbable au vu des montants requis et sachant que le budget total du Musée de Louvre n’atteint pas la valeur du seul tableau de Cimabue. Son budget tournait autour de 22m$ en 2018, dont moins de 10m$ de ressources propres, hors mécénat et dons.

Pourtant l’oeuvre de Cimabue n’a pas reçu son autorisation de sortie, devenant de facto « trésor national ». L’État dispose de 30 mois pour réunir les fonds nécessaires à son acquisition, en vue d’enrichir les collections du Louvre.

Le poids des Maîtres anciens

Les places de marché anglo-saxonnes ont manqué d’éclat cette année sur ce segment. Les résultats plafonnent à 10m$ avec la vente d’un double portrait exécuté par Jan Sanders VAN HEMESSEN à New York chez Christie’s et celle d’une scène de genre de Thomas GAINSBOROUGH à Londres chez Sotheby’s.

Les États-Unis ne disposent évidemment pas d’un patrimoine historique aussi riche que les pays européens. Ce marché repose essentiellement sur la création artistique des 200 dernières années, notamment sur les artistes américains d’après-guerre et contemporains. Le segment des Maîtres anciens représente moins de 4% du produit de ventes américain, tandis qu’il pèse jusqu’à 14% sur le marché français.

Part de marché des Maîtres anciens dans le produit des ventes 2019

Part de marché des Maîtres anciens dans le produit des ventes 2019

C’est en Chine que le marché des Maîtres anciens est le plus performant. Avec 469m$, il y est quatre fois supérieur à ce même segment en France (111,5m$). Un tel dynamisme s’explique par des volumes de transactions beaucoup plus soutenus qu’en Occident : ZHU Da, SHI Tao, WEN Zhengming, ZHENG Banqiao ont vendu plus de 20 oeuvres chacun cette année (lorsque ce n’est pas une cinquantaine). Des oeuvres presque toutes réalisées il y a plus de 300 ans.

La domination chinoise se constate très clairement dans le classement des artistes anciens les plus performants du monde. Parmi les 10 premiers noms, Cimabue fait seul face à neuf peintres et calligraphes chinois. ZHAO Mengfu domine ce classement grâce à un nouveau record à 38m$, enregistré chez China Guardian à Pékin pour Letters. C’est 10m$ de plus que la vente du Cimabue qui a pourtant bénéficié d’enchérisseurs internationaux. Le Marché de l’Art chinois a en effet cette force de pouvoir compter sur ses propres collectionneurs pour monter très haut dans les enchères. Et l’Art ancien figure en très bonne position dans leurs préférences.

Top 20 des Maîtres anciens en 2019

Artiste Produit de ventes ($) Lots vendus
1 ZHAO Mengfu (1254-1322) 40.070.600 6
2 ZHU Da (1626-1705) 28.705.600 21
3 CIMABUE (c.1240/50-c.1302) 26.777.300 1
4 SHI Tao (1642-c.1707) 24.014.900 22
5 WEN Zhengming (1470-1559) 20.955.700 53
6 WANG Meng (1308-1385) 20.684.800 3
7 DONG Gao (1740-1818) 18.999.200 8
8 QIAN Weicheng (1720-1772) 17.967.100 11
9 WANG Duo (1592-1652) 16.120.300 40
10 ZHENG Banqiao (1693-1765) 14.602.900 53
11 Peter Paul RUBENS (1577-1640) 12.707.500 11
12 Joachim Antonisz WTEWAEL (c.1566-c.1638) 11.772.700 2
13 GIOVANNI DI PAOLO (1403-1482) 11.608.800 2
14 Elisabeth VIGÉE-LEBRUN (1755-1842) 11.105.300 11
15 DONG Qichang (1555-1636) 10.804.800 85
16 Jan Sanders VAN HEMESSEN (1500/04-1566/75) 10.539.600 4
17 Thomas GAINSBOROUGH (1727-1788) 10.419.400 11
18 SHEN Zhou (1427-1509) 9.586.300 21
19 Jusepe DE RIBERA (1588/91-1652) 9.431.000 19
20 HUANG Daozhou (1585-1646) 9.275.200 11
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