La “Renaissance noire” sous haute tension

La “Renaissance noire” sous haute tension

L’incroyable ascension des artistes de couleur se poursuit. Il s’agit d’un phénomène global qui transforme le paysage des grands musées, des foires, des collections et du Marché de l’Art.

Depuis quelques années déjà, Artprice rend compte de l’attention particulière enfin portée à l’art afro-américain, afro-britannique et à celui venu du continent africain. Une attention nécessaire pour des artistes longtemps oubliés par les institutions, puisque seulement 1,2% des œuvres conservées dans les musées américains étaient le fait d’artistes africains-américains selon une étude menée en 2019 par le Williams College.

Face à la réalité de cette sous-représentation, plusieurs musées américains ont révisé leurs stratégies de recrutement pour inclure des hommes et des femmes noirs dans leurs conseils d’administration. L’objectif de diversification s’est fait plus pressant que jamais suite aux manifestations liées au mouvement All Black Lives Matter durant l’été 2020. Devenue prioritaire, la reconnaissance des artistes noirs connaît parallèlement une forte hausse de la demande, qui se reflète dans les prix.

Top 10 des artistes contemporains nés en Afrique par produits des ventes aux enchères (2020/21)

Artiste Pays d’origine Galerie Produit de ventes Lots vendus Meilleur résultat
1 Amoako BOAFO (1984) Ghana Mariane Ibrahim 11.500.041$ 33 1.146.818$
2 Marlene DUMAS (1953) Afrique du Sud David Zwirner, Zeno X 5.437.592$ 53 3.145.106$
3 William KENTRIDGE (1955) Afrique du Sud Marian Goodman 4.691.690$ 188 936.164$
4 Toyin Ojih ODUTOLA (1985) Nigeria Jack Shainman 2.190.212$ 8 832.748$
5 Njideka Akunyili CROSBY (1983) Nigeria Victoria Miro, David Zwirner 1.412.249$ 2 1.330.349$
6 Kudzanai-Violet HWAMI (1993) Zimbabwe Tyburn Gallery, Victoria Miro 1.319.104$ 6 486.746$
7 Otis Kwame Kye QUAICOE (1990) Ghana Roberts Projects 1.199.071$ 9 250.000$
8 Dylan LEWIS (1964) Afrique du Sud Everard Read 940.133$ 32 124.120$
9 Michael ARMITAGE (1984) Kenya White Cube 643.579$ 2 574.279$
10 Chéri SAMBA (1956) Congo magnin-a 440.017$ 24 60.856$
© artprice.com

Le phénomène s’est imposé en 2016 avec le premier résultat millionnaire obtenu en salle pour une œuvre de l’artiste afro-américain Kerry James MARSHALL (« Plunge », 1992, 2,16m$, Christie’s New York). Deux ans plus tard, Marshall passait les 20m$ (Past Times (昔日), 1997), 21,1m$, Sotheby’s New York). L’artiste incarne ce que Tina M. Campt a défini comme la “Renaissance artistique Noire” dans son ouvrage paru cette année (“A Black Gaze. Artists changing how we see”). Une Renaissance artistique, sociale et politique qui, façonnant bon nombre de collections publiques ou privées, s’accompagne d’une véritable naissance économique sur le Marché de l’Art.

Aujourd’hui, une déferlante de jeunes artistes voient leurs œuvres s’arracher à des prix très conséquents. Le classement des 10 artistes nés en Afrique les plus performants aux enchères révèle d’ailleurs que les quadras et les trentenaires soutenus par de solides galeries s’imposent bien plus rapidement que leurs aînés.

Njideka Akunyili CROSBY (1983)

La jeune peintre d’origine nigériane Njideka Akunyili CROSBY a vu le prix de ses toiles flamber après son exposition à la galerie Victoria Miro de Londres en octobre 2016. En 2017, elle galvanise les enchères avec The Beautyful Ones. Cette toile représentant sa sœur est emportée pour 3m$ chez Christie’s par une militante en faveur de l’égalité de traitement entre les Américains, Peggy Cooper Cafritz. D’abord américaine, la demande s’est rapidement étendue au reste du monde. Depuis Hong Kong, Christie’s dépassait les 900.000$ en mai 2017 pour la toile Tea Time In New Haven, Enugu. Le marché s’est calmé depuis faute d’œuvres mises en circulation (seulement quatre depuis 2020). Ses galeries Victoria Miro et David Zwirner réservent ses œuvres à des collectionneurs “sérieux” qui promettent de ne pas utiliser les enchères à des fins spéculatives.

Amoako BOAFO (1984)

À 36 ans, le ghananéen est l’un des artistes les plus désirables du moment. Son ascension commence en décembre 2019 lors d’un solo show que lui consacre la galeriste Mariane Ibrahim à la foire Art Basel de Miami. Ses portraits colorés célébrant l’identité noire s’arrachent alors autour de 50.000$. L’année suivante, la valeur de ces œuvres est multipliée par 10. En février 2020, Phillips présente sa première toile aux enchères – The Lemon Bathing Suit – et la vend au prix exorbitant de 881.500$ pour une œuvre initialement estimée entre 40.000$ et 65.000$. Un tel coup de marteau aurait pu avoir l’éclat d’un feu de paille, mais il n’en fut rien. En décembre 2020, sa peinture Baba Diop s’envole à 1,14m$ depuis Hong Kong, propulsant Boafo au rang des artistes contemporains africains les plus cotés du moment.

Michael ARMITAGE (1984)

Les toiles de Michael ARMITAGE commencent à attirer l’attention lors de sa première apparition à la White Cube de Londres en 2015. La même année, il participe à diverses expositions collectives à New York, Pékin, Turin et Lyon. En 2018, le Metropolitan acquiert auprès de la White Cube sa toile Necklacing, qui fait référence à une pratique de lynchage courante en Afrique du Sud dans les années 1980. Quelques mois plus tard, ses œuvres font sensation à la 58e Biennale de Venise et au MoMA, tandis que « The Conservationists » (2015) s’envole pour 1,52m$ aux enchères, soit 25 fois l’estimation moyenne fournie par Sotheby’s New York. Arrivé sur le marché au point culminant de la demande pour la peinture africaine, ce kenyan d’origine est l’un des nouveaux météores du Marché de l’Art.

Toyin Ojih ODUTOLA (1985)

Cette artiste originaire du Nigéria explore l’identité noire en Afrique et aux États-Unis, où elle a déménagé à l’âge de cinq ans. Toyin Ojih ODUTOLA a déjà intégré les collections permanentes du MoMA, du Whitney et de l’Art Institute of Chicago, et compte parmi les 550 artistes les plus performants aux enchères, toutes époques de création confondues. Introduite aux enchères il y a trois ans, son record personnel se hisse déjà à 833.000$ pour un dessin d’un mètre soixante, exposé en 2016 au Musée de la Diaspora Africaine de San Francisco. L’œuvre se vendait chez Sotheby’s Hong Kong, le 19 avril 2021.

Otis Kwame Kye QUAICOE (1990)

Très doué pour les portraits, influencé par des pères de la “Renaissance noire” comme Kerry James Marshall ou Kehinde Wiley, l’artiste d’origine ghanéenne Otis Kwame Kye QUAICOE est lancé sur le sol américain en 2020 avec l’exposition Black Like Me chez Roberts Projects (Los Angeles). Ses œuvres intègrent d’emblée d’importantes collections privées. Le 2 juillet de la même année, Phillips introduit le jeune artiste aux enchères avec Shade of Black (2018). Estimée 20.000$ à 30.000$, la toile achève sa course à 250.000$. Depuis, toutes ses œuvres proposées aux enchères se sont vendues, sans exception.

Kudzanai-Violet HWAMI (1993)

Sélectionnée parmi les artistes représentant le Zimbabwe à la 58e Biennale de Venise en 2019, Kudzanai-Violet HWAMI (née il y a 28 ans au Zimbabwe et installée à Londres) monte en puissance sur le marché international. Le 19 avril 2021, son odalisque noire Skye waNehanda (i) 斯凱·威尼漢達 (180 x 230 cm) a fait trembler les enchères en emportant 487.000$, plus de 10 fois l’estimation basse chez Sotheby’s à Hong Kong. Achetée quatre ans plus tôt auprès de la galerie Tyburn, cette toile en est déjà à son quatrième changement de propriétaire… Derrière l’urgence à légitimer un travail engagé dans la déconstruction des stéréotypes et des rapports de domination, ces reventes très rapides illustrent l’emballement du marché pour les tenants de la “Renaissance noire”.

La « Renaissance noire » est portée par les galeries les plus internationales en plus des musées, d’où un accroissement très important de la demande en Amérique du Nord, sur le continent africain, en Asie et en Europe. Kerry James Marshall est défendu par David Zwirner depuis 2013. Njideka Akunyili Crosby et Noah Davis reçoivent le même soutien depuis deux ou trois ans, tandis que Amy Sherald, Lorna Simpson, Mark Bradford, Henry Taylor et Simone Leigh sont tous associés à la galerie Hauser & Wirth. Après avoir lancé Amoako Boafo, Victoria Miro a signé l’une des plus jeunes stars du moment: Kudzanai-Violet Hwami, 28 ans.

De jeunes artistes deviennent ainsi incontournables du jour au lendemain. Parmi ceux qui ont le plus fait parler d’eux cette année, citons encore Jammie Holmes et Cinga Samson. Tous deux sont nés au milieu des années 80’, le premier en Louisiane et le second à Cape Town. En mai 2020, le peintre autodidacte et citoyen engagé Jammie HOLMES envoyait des banderoles dans le ciel de Dallas, Détroit, Miami, Los Angeles et New York sur lesquelles flottaient les derniers mots de George Floyd pour honorer sa mémoire et dénoncer les violences policières et le racisme systémique. Son geste a touché et les collectionneurs le réclament: toutes ses toiles se vendent désormais à plus de 100.000$ et son record culmine à 193.000$ depuis fin mai 2021 (First birthday, 2020, Christie’s Hong Kong). Cinga SAMSON est néanmoins bien plus coté avec une vente à 378.000$ pour sa toile Two piece 1 (2018). Elle était pourtant estimée autour de 30.000$, mais sa vente s’est déroulée un mois après l’annonce officielle de la représentation de l’artiste par la prestigieuse White Cube. La demande était alors à son comble et les collectionneurs prêts à “miser” sur le jeune prodige. D’autant que Cinga Samson explore deux sujets parmi les plus recherchés du moment: l’africanité et l’identité. Séduisantes et sophistiquées, ses peintures s’inscrivent surtout dans la lignée d’artistes tels Kerry James Marshall, Kehinde Wiley, Toyin Ojih Odutola ou Lynette Yiadom-Boakye, dont les portraits d’hommes et de femmes noirs changent la narration artistique.

Pour conclure

Les collectionneurs se ruent sur les œuvres de ces jeunes créateurs, les propulsant d’emblée à des montants à six chiffres, et ce, malgré le tsunami d’artistes noirs qui infusent actuellement tout le Marché de l’Art international. Celui-ci est en surchauffe, c’est indéniable, mais le potentiel paraît énorme et la demande ne cesse d’augmenter… Cela vaut pour l’ensemble des artistes de la “Renaissance noire”, dont Jordan CASTEEL (1989) (née en 1989), la plus jeune artiste à se voir offrir une rétrospective au New Museum de New York, mais aussi pour toutes les grandes “tendances” de l’Art Contemporain.

Le trio des trentenaires les plus performants aux enchères reflète bien les préférences de notre époque. Premier au classement, MR DOODLE (né en 1994), que l’on associe au Street art avec son “graffiti spaghetti” envahissant qui fait fureur au Japon, à Hong Kong et à Taïwan. Un vent de folie souffle sur les ventes de celui que certains considèrent comme le nouveau Keith Haring: les transactions s’accélèrent avec plus de 300 lots vendus en 12 mois dont plusieurs dizaines d’œuvres dispersées sur le marché nippon au cours du premier semestre 2021, dans une gamme de prix allant de 3.000$ à plus de 300.000$.

Top 3 jeunes artistes (nés après 1992) par produits des ventes aux enchères (2020/21)

Artiste Produit de ventes Lots vendus Invendus Meilleur résultat
1 MR DOODLE (1994) 8.082.271$ 308 13 1.029.287$
2 Jadé FADOJUTIMI (1993) 2.334.397$ 13 0 730.692$
3 FEWOCIOUS (2003) 2.162.500$ 5 0 475.000$
© artprice.com

Le deuxième artiste de cette génération à enflammer le marché est une femme: Jadé FADOJUTIMI (née en 1993). Les abstractions dynamiques et instinctives de cette étoile montante de la scène londonienne ont déjà bien intégré les musées et grandes collections privées – à seulement 27 ans, elle est la plus jeune artiste à entrer dans la collection de la Tate – et le marché de ses œuvres s’en ressent. Parmi les 13 œuvres proposées en salle de vente depuis, aucune n’est restée invendue et l’une d’elles a dépassé 730.000$ lors de la vente conjointe de Phillips et Poly à Hong Kong en juin (Concealment: An essential generated by the lack of shade, 2019).

Le troisième artiste est un enfant du numérique – Victor Langlois, alias FEWOCIOUS. Né en 2003, il a frappé ses premiers NFT à 17 ans. Plus jeune artiste jamais vendu chez Christie’s, il génère 2,1m$ avec cinq NFT dispersés en ligne fin juin. Ce succès immense et précoce reflète d’une part la formidable percée de la sphère numérique au sein des maisons de ventes traditionnelles et la séduction d’un style tout à la fois surréalisant, héritier du Pop art et de la Bad painting. Mais ce n’est pas tout: FEWOCiOUS est aussi un jeune artiste Queer questionnant d’emblée l’identité de genre. Il fait partie, avec les tenants de la “Renaissance noire” dont nous avons parlé, des pionniers qui redessinent notre vision de la société et du monde, artistes que les nouveaux collectionneurs ont décidé de ne plus négliger…