Victor Brauner, un voyant au Musée d’Art Moderne de Paris

[09/10/2020]

Grand Maître de l’Ordre de l’ornithorynque, peintre excentrique porche de dada et des surréalistes, Commandeur de première classe de la Légion de Saturne, Victor Brauner est à l’honneur au Musée d’Art Moderne de Paris jusqu’au 10 janvier 2021. L’occasion de revenir sur une œuvre singulière, peu cotée en regard de son audace et de son originalité.

« Je suis le rêve, je suis l’inspiration », le titre de la grande rétrospective en cours au Musée d’Art Moderne de Paris reprend les mots de Brauner dans une lettre adressée à André Breton en 1940. « Je suis le rêve, je suis l’inspiration », comme la promesse d’un voyage visionnaire à travers une centaine d’œuvres, dont certaines sont montrées en France pour la première fois depuis la dernière rétrospective parisienne de l’artiste en 1972. Certaines de ces œuvres proviennent directement des cent cinquante œuvres de Victor BRAUNER appartenant au MAM, un fonds exceptionnel constitué notamment des dons et legs de la veuve de l’artiste, Jacqueline Victor Brauner. Des œuvres majeures, comme La Porte et Le Surréaliste, proviennent encore de collections américaines, dont les titres inaugurent une expérience au delà du réel.

Victor Brauner est un peintre du mystère. Un artiste-poète-ésotérique, auteur d’un œuvre secret empreint de syncrétisme et d’auto-mythologie, nourri autant de rêves que d’une immense culture plongeant dans les arcanes de la kabbale et du spiritisme. S’intéresser à l’œuvre de Brauner, c’est faire un pas de côté, sortir des sentiers balisés, accepter la magie de la peinture et rencontrer un artiste qui est aussi voyant.

Du hasard-objectif à la cire

Une œuvre majeure Autoportrait, 1931 (collection du MAM) célèbre tant elle est prémonitoire, fait de Victor Brauner un édifice vivant de ce que les surréalistes ont appelé le hasard-objectif. Cet autoportrait inquiétant le montre énucléé de l’oeil gauche, sept ans avant que ce même œil ne soit accidentellement arraché suite à son intervention dans une rixe entre Oscar Dominguez et Esteban Frances. Le visionnaire devient borgne. Le hasard-objectif est accompli.

« Le tableau, surgi des plus profondes zones de l’instinct, fait appel à l’instinct, communication sans préjugé. Le sujet du tableau est totémique ; le tableau est donc magique, il établit des rapports incantatoires et directs avec les plus grandes rêveries primitives, rêveries matérielles. » (Victor Brauner, 1961)

Victor Brauner est d’abord conquis par le surréalisme à la fin des années 20 en découvrant la peinture de Giorgio De Chirico. Il adhère au mouvement en 1933 par l’entremise d’Alberto Giacometti et Yves Tanguy, puis en sera exclu en novembre 1948, alors qu’il défend Roberto Matta.

Entre son adhésion et son exclusion, Brauner a fuit la montée du fascisme à Paris en 1940, après l’avoir fuit en Roumanie en 1938. Il se réfugie dans le sud de la France puis dans les Hautes-Alpes ou il entre dans la clandestinité pendant trois ans. Alors dépourvu de toile et de peinture à l’huile, il travaille sur bois, et inclus des matériaux à sa disposition : fil de fer, pierres, terre, feuilles… Il réinvente surtout la peinture à la cire, à forte charge alchimique et ésotérique. « Brauner l’étalait sur une planche avant de l’entailler avec un stylet, comme s’il s’agissait d’une gravure, explique Didier Semin. Il passait ensuite de l’encre ou du brou de noix par-dessus, l’essuyait pour que le liquide coloré s’insinue dans les rainures. »

Réception France / Etats-Unis

N’ayant pu obtenir de visa pour émigrer aux États-Unis, l’œuvre de Brauner est restée confidentielle outre-atlantique contrairement à celle du surréaliste Max Ersnt, aidé par Peggy Guggenheim à rejoindre New York pendant la guerre. La riche héritière y ouvre sa galerie The Art of This Century en 1942 où elle expose les artistes surréalistes en exil. Victor Brauner n’a pas eu cette chance, et conditions sont difficiles en France. Les chances sont nulles pour un surréaliste cherchant à exposer à Paris pendant l’occupation. Même Dina Vierny (qui n’est pas encore galeriste à l’époque) n’a pas réussi à convaincre Louis Carré d’exposer Brauner dans sa galerie parisienne.

Il faut attendre la fin de la guerre pour que l’oeuvre de Victor Brauner soit mieux reçue. En 1947, il est exposé à la Galerie Maeght lors de l’Exposition internationale du Surréalisme organisée par André Breton et Marcel Duchamp. Il y fait sensation avec son Loup-Table (collection MAM Paris). En 1952, il participe une première fois à la Biennale de Venise, puis il expose l’année suivante chez Alexandre Lolas à New York, son principal marchand. De nombreuses expositions personnelles lui sont consacrées dans les années suivantes à New York, Chicago, Londres, et Paris, jusqu’à 1966, année de sa mort, où il est choisi pour représenter la France à la Biennale de Venise.

Brauner Repartition du Chiffre d'affaires 2010-2020

Victor Brauner. Produit de ventes aux enchères 2010-2020

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Une œuvre unique et peu couteuse

Une oeuvre de l’époque des « peintures à la cire », Homme debout (1944) était à vendre un peu avant l’été chez Christie’s à Paris. Un dessin de 65 x 50 cm, très beau lavis d’encre, crayon et cire, représentant un être à deux têtes, ou un dédoublement de corps. La provenance affichée était impeccable : collection new-yorkaise de Monsieur et Madame Pierre Matisse, puis galerie Jacques Kaplan et Artel (New York) avant de rejoindre, à Paris, les galeries Claude Bernard (avant 1975) et La Cour d’Ingres (Inna Salomon). L’oeuvre est partie pour environ 24.000$, un prix relativement bas si on le compare par exemple à la cote des dessins de Max Ernst, dont de plus petits formats passent les 50.000$.

Bien que rares, les toiles de cette époque ne sont pas forcément très cotées non plus. Ainsi l’an dernier, Motan (1945, huile, cire encaustique, encre et grattage), œuvre typique de la quête de Brauner pour des « formes archaïques permanentes », a plafonné à 83.700$, toujours chez Christie’s Paris (octobre 2019).

Plus étrange, trois tableaux importants, estimés à plus de 100.000$, voire plus de 200.000$ ont été ravalés depuis juin dernier, à Paris, à Londres et en Suisse, et ce malgré la rétrospective annoncée au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Bien qu’essentiel dans l’histoire de l’art du XXe siècle, Victor Brauner serait-il trop « singulier » pour les collectionneurs d’art Moderne ? Il est le dernier grand surréaliste dépourvu d’adjudication millionnaire… Mais il fait savoir faire de cette faiblesse une force : en manque de reconnaissance commerciale, l’oeuvre de Brauner n’en n’est que plus intéressante à l’achat.

 

Quelques records de surréalistes :

Victor Brauner :  993.000$, Sotheby’s 07/05/2008 (Ultratableau biosensible)

Max Ernst :  16,3m$, Christie’s 01/11/2011 (The Stolen Mirror)

De Chirico : 14,2m$, Christie’s Paris & Pierre Bergé 23/02/2009 (Il Ritornante)

Roberto Matta : 5m$, Christie’s 22/05/2012 (La révolte des contraires)

Leonora Carrington : 2,6m$, Sotheby’s 24/11/2014 (The temptation of St. Anthony)