Un artiste, une galerie : Nathaniel Mary Quinn et Gagosian

[19/05/2020]

Les grandes galeries font la pluie et le beau temps sur le marché de l’art. Ce sont les nouveaux prescripteurs de notre époque, ceux qui donnent le ton. Comment ? Leurs atouts sont nombreux, leur réseau puissant, leur maillage international, leur connaissance des rouages du marché aiguisée. Ils sont d’une redoutable efficacité sur le premier marché (vente directe des œuvres aux collectionneurs et musées) mais leurs choix ont aussi une influence directe sur le « second » marché, celui des enchères, qui légitime une cote aux yeux de tous.

Que l’une des plus grandes galeries s’intéressent de près à un artiste, sa carrière passe alors un cap et le carton plein est généralement assuré en salle de ventes. La recette fonctionne à tous les coups pour peu que le galeriste en question soit Larry Gagosian, surnommé « le requin » par certains, « go-go » par d’autres. Entrer chez Gagosian, c’est l’assurance d’une visibilité planétaire. Le plus puissant marchand de notre époque règne sur un empire de 17 succursales à travers le monde et emploie 250 personnes, dont une vingtaine de directeurs triés sur le volet et hyper connectés.

L’un de ses derniers chouchou se nomme Nathaniel Mary QUINN (1977). Cet artiste afro-américain d’une quarantaine d’années a rejoint l’écurie Gagosian en avril 2019, alors même que la grande galeriste Almine Rech lui offrait une exposition à Bruxelles. Almine Rech avait donc une longueur d’avance sur le plus grand « faiseur de cotes » du marché, Go-Go ayant attendu que le fruit soit mûr. Si Quinn s’était déjà fait remarquer à plusieurs reprises, son association avec Gagosian a fait de lui l’un des nouveaux météores du marché.

Les portraits composites de Quinn avaient déjà fait sensation à la galerie Pace à Londres en 2014. En 2018, lors d’une vente aux enchères du Whitney Museum, l’oeuvre qu’il présente est l’une des mieux vendues. Dans le Vogue anglais paru à la suite de la soirée du Whitney, l’artiste précise qu’elle est « emportée par l’un des collectionneurs les plus redoutables du monde ». Quelques mois plus tard, le Whitney Museum lui achète Class of ’92 pour ses collections permanentes… et Larry Gagosian se décide à le signer. La nouvelle fait grand bruit et attise déjà la demande. Go-Go lui organise une première exposition à Beverly Hills en septembre 2019 (Hollow and Cut) et, dans une parfaite synchronisation, Phillips soumet la première œuvre de Quinn à la loi du plus offrant début octobre. L’oeuvre en question s’envole littéralement, multipliant par 3,5 son estimation haute pour atteindre 261.400$. L’oeuvre est de belles dimensions sans être un monument pour autant (Over Yonder, 85,8 x 77,5 cm).

Un résultat à six chiffres dès la première adjudication, voilà « l’effet Gagosian ». Le signal est fort. Nathaniel Mary Quinn devient officiellement l’une des nouvelles stars du marché et les deux sociétés de ventes Christie’s et Sotheby’s cherchent à l’inclure à leur tour dans leurs catalogues. Christie’s en assure même la promotion dans un article sur les « 10 artistes américains d’après-guerre et contemporain à collectionner ». Mais à vouloir être trop gourmand, on provoque l’indigestion… En demandant 120.000$ pour un dessin de 25 centimètres, Christie’s a essuyé le premier échec de vente du jeune favori, début mars.

Article par Artprice paru dans Diptyk Magazine, avril 2020