Pour accéder à toutes les fonctionnalités de ce site, vous devez activer les cookies.

Turner Prize – ne jamais dire jamais

[02/12/2014]

 

Le nom du 30ème lauréat du Turner Prize sera dévoilé ce lundi 1er décembre. Parmi les quatre prétendants, dont les pièces sont actuellement exposées à la Tate Britain, deux vidéastes, une plasticienne touche-à-tout et un performeur.

Largement reconnu aujourd’hui, le Turner Prize a cependant connu des débuts compliqués. Il aura fait couler quantité d’encre et remis en question la définition d’Œuvre d’Art à presque chacune de ses éditions.

Si son format n’a pas profondément changé depuis ses origines (une poignée de nominés, une exposition, un chèque), il faut cependant reconnaître que l’institution a lentement évolué, s’obstinant à s’opposer aux tendances du marché. Une continuelle substitution sur laquelle Artprice revient avec intérêt à l’occasion du 30ème anniversaire de la prestigieuse récompense londonienne.

Le Turner Prize, nom associé peut-être un peu trop facilement aujourd’hui à celui des Young British Artists et à la Saatchi Gallery, prit son véritable envol au cours de la dernière décennie du XXème siècle. Comme pour annoncer l’arrivée d’un nouveau siècle.

Lors de ses premières années en effet, de 1984 à 1990, le Prix montra quelques difficultés à établir des lignes éditoriales claires et excitantes. Difficile de prétendre découvrir les artistes de demain, en avance sur leur temps tout en suscitant l’intérêt d’un large public. Pourtant, quelques noms se distinguèrent dès les premières éditions, comme ceux de Howard HODGKIN ou de GILBERT & GEORGE, des artistes qui ont depuis lors conquis le marché et dont les records aux enchères dépassent à ce jour les 500 000 $.

Mais le Turner Prize peinait cependant à conquérir un large public et la liste des artistes commandités se refermait dangereusement sur elle-même. Richard LONG par exemple fut nominé 3 fois avant de remporter, finalement, le prix en 1989.

L’idée fut alors d’introduire des artistes jouissant déjà d’une certaine renommée et de les faire concourir face à certains de leurs confrères beaucoup plus jeunes. C’est ainsi que Lucian FREUD entra en lice en 1988… et perdit face à un quasi inconnu : Tony CRAGG. Freud était pourtant un artiste déjà largement apprécié. Le 30 juin de la même année, sa toile intitulée Head of a man (1966) se vendait 250 000 £ chez Sotheby Londres. Si bien que le public ne comprenait plus très bien.

En 1989, la même erreur fut répétée et le principal sponsor se retira. Le prix ne fut pas décerné en 1990… mais c’était pour reprendre sur de meilleures bases l’année suivante.

Les nominés étaient désormais bien plus jeunes. Anish KAPOOR (1954) remporta la distinction face à trois artistes de moins de 30 ans ; l’événement fut couvert par le nouveau sponsor, Channel 4. Se succéderont ensuite plusieurs plasticiens devenus eux aussi célèbres depuis : Rachel WHITEREAD, puis Antony GORMLEY et Damien HIRST. Des choix qui suscitèrent nombre de critiques mais auxquels le marché semble à présent donner raison. Ces trois-là font aujourd’hui partie de la liste des 100 meilleurs artistes contemporains établie par Artprice et le produit des ventes aux enchères de chacun d’eux a dépassé les trois millions de dollars en 2013 !

Le lauréat n’est toutefois pas l’unique gagnant du concours. La seule nomination d’un jeune artiste au Turner Prize a aidé plus d’une carrière. L’exemple avec Peter DOIG, de la promotion 1994. Révélé par le prix, puis exposé à la WhiteChapel trois ans plus tard, il est à présent l’un des artistes contemporains les mieux cotés du marché, avec un nouveau record à 16 m$ établi ce 12 novembre 2014.

L’histoire de Sean SCULLY ou de Tracey EMIN est similaire. Le cas de cette dernière est particulièrement frappant. « My Bed », l’œuvre qu’elle présenta au Turner Prize 1999, en indigna plus d’un. Et peu de collectionneurs se proposèrent pour l’acheter. Acquise par Charles Saatchi pour 150 000 £ afin d’être exposée dans sa galerie, la pièce ne réapparaît sur le marché qu’en juillet 2014, pour être acquise par le Comte Christian Duerckheim pour 2,2 m£.

Bien que « My Bed » soit aujourd’hui prêtée à la Tate Gallery, l’œuvre symbolise ce qu’est le Turner Prize et sa capacité à forcer l’évolution, à ouvrir les frontières sans se plier au marché qui lui, finalement, suit toujours.

En 2014, les provocations des artistes ne suscitent plus tant de polémiques. Mais le Turner Prize continue cependant d’énerver, d’impatienter : quand diable récompensera-t-il à nouveau un peintre, ou même un sculpteur ? Les derniers jurys ont systématiquement décerné le prix à une installation ou un film. Bref, ils ont récompensé des œuvres qui se prêtent extrêmement mal à une collection.

Les travaux hybrides, entre films et installations, de Laure PROUVOST (lauréate 2013) ne sont en effet pas près d’être les stars du marché ! La photographie représente tout juste 1,3 % du produit des ventes aux enchères en 2014, tandis que la vidéo et l’installation sont pour ainsi dire inexistantes sur le second marché. Alors pourquoi les récompenser ?

Peut-être pour provoquer un changement justement. Les dernières éditions du Turner Prize ont attiré le regard du public sur des œuvres qui se substituent au marché, un marché plus que jamais au centre de toute l’attention. Il met en lumière un Art qui échappe aux collectionneurs, un Art qui se plaît à combiner les supports et les possibilités qu’offre chacun d’eux.

Pourtant ce qui semblait ne pouvoir entrer dans aucune collection il y a 15 ans encore, intéresse aujourd’hui bien des collectionneurs. Alors peut-être aussi que ce qu’ils boudent aujourd’hui sera ce qu’ils s’arracheront dans 15 ans. C’est la leçon que nous enseignent trente années de Turner Prize.

En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence Pour en savoir plus, Charte de confidentialité OK