Tout Baselitz à Beaubourg

[02/11/2021]

Le Centre Pompidou de Paris accueille, jusqu’au 7 mars 2022, la plus vaste rétrospective de Georg Baselitz jamais organisée dans le monde : six décennies de création d’un artiste incontournable.

 

Baselitz n’a jamais apprécié les artistes trop classiques. Il leur préfère Soutine, Picasso, Duchamp, Otto Dix ou la statuaire africaine qu’il collectionne avec passion depuis un demi-siècle. Peintre, dessinateur, graveur, sculpteur, immense représentant de la peinture allemande de la seconde moitié du XXe siècle, Baselitz « a lutté, sa vie durant, contre les idéologies en cherchant dans l’histoire de l’art et les lectures, des complices », pour citer Bernard Blistène, co-commissaire de la rétrospective en cours au Centre Pompidou à Paris.

Né en 1938 dans l’Allemagne de l’Est sous le troisième Reich juste avant la Seconde Guerre mondiale, Georg BASELITZ grandit au milieu des ruines, puis sous le régime totalitaire de la RDA (ex-Allemagne de l’Est). Il appartient ainsi à la génération des artistes allemands d’après-guerre appelés les Nouveaux-fauves, dont les œuvres renvoient au traumatisme de la guerre dans une esthétique libérée des académismes. Une esthétique brutale à ses débuts, peuplée de sujets crus, violents, sexuels qui ont d’abord soulevé l’indignation (souhaitée) avant d’être consacrés pour leur apport essentiel à notre histoire.

Un “peintre monstrueux”

De son vrai nom Hans-Georg Kern, l’artiste a adopté en 1961 le pseudonyme qu’on lui connaît en référence à son village natal Deutschbaselitz, près de Dresde, en Saxe. Ce changement de nom correspond au moment où Baselitz pose ses intentions artistiques à travers le manifeste « Pandemonium » qu’il co-signe avec Eugen Schoenebeck. S’appuyant sur les Chants de Maldoror de Lautréamont, il y écrit notamment que “l’artiste n’a de responsabilité envers personne. Son rôle social est d’être asocial. Sa seule responsabilité réside dans sa position face au travail qu’il accomplit.”

Volontairement hors-normes, Baselitz se définit lui-même comme “un peintre monstrueux”. Il est vrai que ses oeuvres frappent comme des uppercuts : sculptures volontairement inachevées, corps déformés voire déchiquetés, images de sexe et de masturbation (années 60), peintures au doigt (années 1970), « tableaux-fractures », personnages “la tête en bas” pour se délester de l’académisme et peut-être, surtout, pour démystifier l’iconographique traditionnelle du héros… En 1969, Baselitz commence à renverser le motif avec, pour premier tableau, Der Wald auf dem Kopf (La Forêt sur la tête). Ce retournement devient un leitmotiv, la signature à laquelle il soumet tous les sujets de son répertoire – personnages, paysages, oiseaux, etc. Le retournement du tableau devient le signe de sa peinture, son identité.

Dès ses premières œuvres, Baselitz se singularise par une iconographie provocatrice et violente qui agite les censeurs. En 1963, deux de ses toiles sont d’ailleurs confisquées lors d’une première exposition à Berlin-Ouest, pour “outrage public à la pudeur, pornographie et insulte à l’Allemagne”. Elles lui seront restituées à l’issue d’un procès très médiatisé achevé deux ans plus tard, en 1965. Les toiles jadis dénigrées sont aujourd’hui des pièces de musées.

Les artistes devraient (…) détester tout ce qui est officiel, transgresser tous les interdits, être méfiants, incrédules. GB

Son marché

Sur le marché des enchères, la moitié des œuvres s’échangent en Allemagne mais il ne s’agit pas forcément des plus belles. L’artiste est si emblématique et internationalement reconnu que ses œuvres maîtresses sont généralement proposées sur les places de marché les plus prestigieuses, à savoir celles de Londres et de New York, les deux villes comptant respectivement pour 61% et 25% de son produit de ventes sur les 10 dernières années. Elles sont rares, ces belles toiles si convoitées. Rares et bien cotées : entre 500 000$ et 6,5m$ pour les dernières toiles passées en salles de ventes.

Baselitz : répartition géographique de son produit de ventes aux enchères (copyright Artprice.com)

.

Régulièrement classé parmi les 100 artistes les plus performants du monde des enchères dans le Top annuel établi par Artprice, Baselitz n’a pas encore dépassé les 10 millions de dollars, contrairement à d’autres artistes emblématiques de la seconde moitié du 20e siècle. Il n’est pas si éloigné de ce seuil de prix, son record absolu étant établi à 9,1m$ depuis 2017, à l’occasion d’une vente de Sotheby’s à Londres. La toile la plus chère du marché des enchères est Mit Roter Fahne (With Red Flag), réalisée en 1965 et faisant partie de la série des “Héros” qui a cimenté sa réputation.

Métaphores de l’impasse mondiale de la Guerre froide, les peintures de la série “Heros” sont devenues des emblèmes culturels et historiques qui informent notre existence au XXIe siècle. Comprenant une quarantaine d’œuvres sur toile, ces Heros peints entre 1965 et 1966, sont, pour la plupart, conservés dans des collections institutionnelles du monde entier, telles que la Tate à Londres ou le Louisiana Museum of Modern Art à Humblebaek. 

Indice des prix des peintures (en jaune) de Baselitz comparé à son indice de prix global (copyright Artprice.com)

.

Un sculpteur au geste primitif

En sculpture comme en peinture, Baselitz déjoue les codes classiques. Ici, il attaque la matière à coups de hache où au ciseau à bois pour une taille directe, grossière, immédiate, percutante. Un acte radical pour aller à l’essentiel. Les formes sont sauvagement accouchées du hêtre, du tilleul ou du cèdre. Des bois sélectionnés pour leurs textures, leurs couleurs et leur matérialité. Sur la voie d’un archaïsme sculptural, l’artiste réalise des têtes et des figures debout rehaussées de quelques coups de pinceaux à la présence primitive et totémique. Sa sculpture la plus cotée ne dépasse pas 2,3m$ aux enchères (My New hat, 2003, vente Christie’s Londres d’octobre 2014), bien loin des sommets atteints par les sculptures de ses compatriotes Thomas SCHÜTTE (1954) (plus de 5m$) et Martin KIPPENBERGER (1953-1997) (9,5m$). La marge de progression de Baselitz paraît donc importante en regard du marché de la sculpture contemporaine en général et de ses compatriotes en particulier, d’autant que l’artiste est représenté par l’une des plus importantes galeries au monde : la galerie Thaddaeus Ropac.

“Je pense que la sculpture est un chemin plus direct que la peinture pour arriver au même résultat parce que la sculpture est plus primitive, plus brutale et moins réservée comme la peinture l’est parfois.” GB

 

Prix moyen aux enchère par catégorie d’oeuvres :

Les œuvres les plus prisées et les plus cotées, peintures et sculptures sont aussi les plus rares sur le second marché ou l’on retrouve plus communément des dessins (environ le quart des lots) et des estampes (60% des lots).

  • Peinture : entre 500 000$ et 6,5m$ pour les dernières toiles passées en salles.
  • Sculpture : pas moins d’un million de dollars pour une sculpture en bois (unique). Celles-ci sont rares sur le marché des enchères.
  • Dessin : entre 20 000 et 80 000$ en moyenne pour un travail en couleurs
  • Estampe : à partir de 1 000$ pour les eaux-fortes. Entre 2 000$ et 10 000$ en moyenne pour les gravures sur bois.

 

Quelques dates clés

1938     Naissance à Deutschbaselitz (RDA)

1969     Première peinture à l’envers

1975    Premier voyage à New York et participation à la Biennale de São Paulo

1976     Début de sa collection d’art africain

1980     Représente l’Allemagne à la Biennale de Venise en 1980

1985    La Bibliothèque Nationale de France organise sa première rétrospective de ses gravures

1995     Expose au Guggenheim de New York

1996     Première rétrospective en France au musée d’Art moderne de la Ville de Paris

2004     Prix Praemium Imperiale de Tokyo

2007     Rétrospective à la Royal Academy of Arts de Londres

2019     Elu à l’Académie des Beaux-Arts de France

 

Âgé de 83 ans, Georg Baselitz conduit à peindre, deux à trois heures chaque jour.

Il est représenté par la galerie Thaddaeus Ropac.