5 regards sur une Tefaf écourtée

[13/03/2020]

Les galeristes ont été interviewés le 10 mars 2020. Le lendemain, Tefaf Maastricht annonçait la fermeture prématurée de la foire, soit 5 jours avant la date prévue. « En étroite concertation avec la ville de Maastricht, les autorités sanitaires et le MECC Maastricht, TEFAF a décidé de raccourcir le salon et de fermer d’ici la fin de la journée, le 11 mars 2020 à 19h. Bien que les conseils sanitaires des autorités régionales n’aient pas évolué, nous comprenons que la situation aux Pays-Bas et dans les pays voisins est en train de changer. Nous avons également pris en compte la préoccupation croissante des exposants, des visiteurs et du personnel ainsi que les difficultés sans cesse croissantes liées aux déplacements et aux transports »

Dans l’avalanche d’annulations de foires, la Tefaf Maastricht faisait figure d’îlot de résistance ! Dans un contexte tendu, la foire a maintenu sa 33e édition. Les galeries ont répondu présentes, y compris les américaines, si l’on excepte Wildenstein and Co et Fergus McCaffrey de New York et la galerie parisienne Monbrison.

La foire a bénéficié de la visite de plus de 28 500 personnes sur les sept jours, et bien que la fermeture ait été anticipée, de très belles ventes ont été conclues. La galerie britannique Dickinson a, par exemple, cédé La Paysanne devant la chaumière de Vincent VAN GOGH pour près de 15 m€. La question était d’importance. D’une qualité sans égale, la Tefaf est connue pour être le « supermarché » des représentants des musées américains réputés bons acheteurs, qui avaient décliné l’invitation, attitude imitée logiquement par les collectionneurs asiatiques et le public italien.

Malgré un climat incertain, les exposants avaient visiblement choisi de faire comme d’habitude. Ils avaient particulièrement soigné leurs stands et la qualité des œuvres mises en avant. De la forêt reconstituée à partir des œuvres de Ugo Rondinone chez Kamel Mennour aux 8,5 tonnes de marbre pour reconstituer une salle du château de Versailles chez Christophe de Quénetain, le public présent n’a sûrement pas été déçu du voyage.
Pour vous, Artprice a sélectionné 4 galeristes, qui vous partagent de l’intérieur les trésors de leurs stands :

Galerie 19C
Beverly Hills, United States
Stand 384, 1ère participation

Pour notre première participation à la Tefaf cette année, nous avons sélectionné 24 œuvres : plusieurs artistes européens parmi les plus connus du 19e siècle, tels que COURBET, COROT, DAUMIER, ROUSSEAU, BOUDIN et SEURAT, et des artistes plus confidentiels dont nous avons sélectionné des œuvres assez exceptionnelles.

La « star » parmi les stars que nous exposons sur la foire est probablement La Vague de Gustave COURBET (1819-1877), qui est également notre œuvre la plus chère à 1,8 m$. Peint lorsque Courbet était sur la côte normande en 1869-1870, le tableau représente l’approche d’une tempête, avec cette vague gonflée et l’eau qui s’écrase sur le rivage. Cette toile particulièrement dynamique et puissante montre l’engagement fort, physique, de Courbet dans la peinture.

Gustave Courbet Wave                     Pelez 

Gustave Courbet, La Vague, 1869/70,©galerie 19C                                          François Pelez, Petit Misère, ©galerie 19C

Je voudrais également souligner l’œuvre d’un artiste méconnu qui nous semble mériter une plus grande reconnaissance. Il s’agit de Fernand PELEZ (1843-1913), un naturaliste français très intéressant. C’est une toile de grandes dimensions intitulée Petit Misère. Elle représente un jeune mendiant. Cette œuvre a été présentée pour la première fois au Salon de 1886, puis elle a fait la couverture du catalogue de la rétrospective Pelez de 1913 à Paris. C’est de loin la peinture la plus admirée de notre stand. À tout moment, il y a au moins cinq personnes devant ce tableau. Bien qu’elle ne soit pas encore vendue, nous avons de sérieuses demandes, son prix étant de 195 000$.

La Tefaf Maastricht 2020 est une foire d’une beauté stupéfiante. Quand je me promène dans les allées chaque matin avant l’ouverture, je suis vraiment épatée par la qualité des œuvres. C’est comme être dans l’un des plus grands musées du monde. La Galerie 19C est très heureuse d’être ici et honorée de faire partie d’un événement aussi important dans le monde de l’art.

Galerie Utermann
Dortmund Germany
Stand 712, 10e participation

Il y a en fait deux œuvres que nous considérons comme particulièrement importantes sur notre stand : une peinture ancienne de Max BECKMANN (1884-1950) et une œuvre double face de Paula MODERSOHN-BECKER (1876-1907). Ce qui est particulier à propos de notre œuvre précoce de Beckmann, c’est qu’on y voit clairement l’influence d’artistes français comme Vincent van Gogh et les Fauves. Pourtant, il a déjà sa propre façon de peindre. Déjà en 1914, on retrouve des motifs comme une lettre ou un rideau brun à l’arrière-plan qui sont récurrent dans l’œuvre de Beckmann. Tout au long de sa carrière, il a peint les natures mortes comme métaphore de vanités, de memento mori. Le prix de cette œuvre tourne autour du million d’euro.

BECK_M_14.001.LMax Beckmann,Stilleben mit roten Rosen, 1914 ,©Galerie Utermann

En 1901, la très jeune Paula Modersohn Becker avait déjà son style de peinture unique et une utilisation très particulière de la couleur. Juste avant de peindre cette œuvre, elle a fait un long séjour à Paris, pour étudier à la célèbre Académie Colarossi et à l’École des Beaux-Arts. L’œuvre présentée est unique en son genre car il s’agit d’une œuvre à double face. Elle est proposée à la vente autour du demi million d’euros.

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Paula Modersohn Becker,Kinder von Bauernhaus, 1901 Verso Birkenstämme und Haus ,©Galerie Utermann

Pour nous, la foire est un succès malgré les circonstances actuelles. Nous avons vendu trois aquarelles importantes d’Emil NOLDE à Hong Kong, en Suisse et en Allemagne. En dehors de cela, nous avons trouvé des acheteurs pour les œuvres de Max Beckmann, Christian ROHLFS  et Fritz WINTER. Le salon est d’une incroyable qualité et les organisateurs ont fait tout leur possible pour le faire fonctionner au mieux compte tenu de l’épidémie de COVID19.

Galerie Kamel Mennour
Paris France
Stand 531, 2e participation

Pour sa 2ème participation, la galerie parisienne Kamel Mennour propose une vision romantique de son stand au travers d’œuvres historiques et contemporaines. Ainsi, le soleil d’or en bronze et les troncs noueux et étirés par le vent de Ugo RONDINONE cohabitent avec des œuvres de Latifa ECHAKHCH, Alicja KWADE, Hicham BERRADA, Tadashi KAWAMATALee Ufan et ZAO Wou-Ki. Ce paysage monumental rassemble également des œuvres plus anciennes de maîtres tels que Victor HUGO Odilon REDON  et Eugène CARRIERE, créant un dialogue poétique entre différentes époques. L’ensemble forme un paysage mental au milieu de l’agitation de nos vents intérieurs. L’effet de cette vision romantique de la nature est saisissant: l’art semble arrêter la flèche du temps, tout en soulignant paradoxalement notre éphéméralité.

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Vue de l’exposition, Tefaf Maastricht, 2020 Courtesy the artists, and kamel mennour, Paris/London Photo. Cassander Eeftinck Schattenkerk

La galerie est ravie de participer à l’évenement et annonce que les collectionneurs sont bien au rendez-vous. Dès les premiers jours de la foire, les peintures de la série With Winds de Lee Ufan ont été vendues, ainsi que le sun at 12am de Ugo Rondinone, ainsi que les peintures de Latifa Echakhch et le petit tableau d’Eugene Carrière.

Haboldt & Co.
Amsterdam Pays-Bas
Stand 351, 33e participation

La Galerie Haboldt expose l’un des premiers paysages panoramiques avec Saint Christophe portant l’Enfant Jésus, exécuté c. 1510-1520 par Joachim PATINIR (c.1480-1524) (et son atelier). Joachim Patinir est considéré comme le plus grand peintre paysagiste néerlandais du XVIe siècle et les peintures de sa main sont extrêmement rares. Ses œuvres sont principalement dans les musées. Notre panneau se distingue par l’utilisation de bleu turquoise et azur intenses, caractéristiques des paysages de l’artiste. L’œuvre, qui a rapidement trouvé un nouveau propriétaire lors du vernissage de la foire, était au prix de 725 000$. Nous avons vendu huit tableaux supplémentaires lors de l’ouverture de la foire, et un autre les jours suivants.

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Joachim Patinir (and studio), c. 1510-20, Panoramic Landscape with Saint Christopher carrying the Christ Child,©Galerie Haboldt&Co

Présents sur le salon depuis sa création il y a 33 ans, nous vivons cette édition de la Tefaf comme la plus difficile à cause de l’impact du COVID19. La baisse du nombre de visiteurs est estimé autour de 25 à 30%, et nous regrettons l’absence des clients américains et italiens.

 

Brame & Lorenceau
Paris France
Stand 518, 23e participation

Chef de file d’une peinture gestuelle, lyrique et émotionnelle, Hans HARTUNG (1904-1989) exécute T 1948-22 à son retour de la seconde guerre mondiale. Il est alors dévoré par une immense envie de se remettre au travail : « Il s’agit d’un état émotionnel qui me pousse à tracer, à créer certaines formes, afin d’essayer de transmettre et de provoquer une émotion semblable », dit-il. À cette époque, Hartung transcrit sur toile à l’aide d’une mise au carreau les compositions qui naissent dans un premier temps sur papier. Ainsi, le premier jet initial cède la place à un travail minutieux d’élaboration afin d’obtenir l’équilibre le plus réussi possible loin d’un simple
débordement lyrique de couleurs. Chaque tracé, chaque ligne est alors validée par l’artiste sans que pour autant la force de l’œuvre s’éteigne. Grâce à la lutte du peintre pour maintenir l’harmonie de sa composition face à des éléments chromatiques et graphiques spécifiquement créés pour perturber cet état d’harmonie, un impressionnant sentiment d’énergie se dégage de cette œuvre. Les lignes noires tracées avec vigueur se superposent sur des fonds colorés où il expérimente des juxtapositions de tonalités. T1948-22 reflète ici parfaitement la recherche d’équilibre qu’Hartung entreprend entre la vivacité de la ligne et son dynamisme et des aplats de couleurs qui illuminent la toile. Elle est tout à fait représentative de ce moment décisif où l’artiste connaît enfin sa première reconnaissance tant critique que publique. Nous demandons entre 450 et 550 000 $ de cette œuvre qui est pour le moment toujours disponible.

Capture du 2020-03-12 17-03-40

Hans Hartung, “T 1948-22”,©Galerie Brame&Lorenceau. Cette œuvre est enregistrée dans les archives de la Fondation Hartung Bergman et figurera au catalogue raisonné de l’œuvre de Hans Hartung actuellement en préparation.

L’édition 2020 nous a semblé plutôt dynamique, particulièrement pendant les deux jours de vernissage. Même si certains musées américains étaient absents (MET, Chicago…) d’autres (Minneapolis, Dallas…) étaient bien présents et actifs. Nous avons également vu de nombreux collectionneurs de diverses nationalité et malgré la baisse de fréquentation annoncée par l’organisation pour les deux premiers jours, nous n’avons pas vraiment ressenti de différence avec les années précédentes. L’ambiance était bonne et les collectionneurs actifs.