Sanyu est à l’honneur des prochaines ventes de Hong Kong

[28/11/2023]

 

Christie’s Hong Kong s’apprête à ouvrir ses dernières ventes aux enchères d’automne au Hong Kong Convention and Exhibition Centre, des ventes qui ont été précédées de tournées pour présenter les œuvres dans toute la région. Le point culminant de cette série de ventes est la session réservée à l’art des 20e et 21e siècles le 28 novembre au soir avec, comme lot phare, le premier grand nu de SAN Yu, Femme nue sur un tapis, un chef-d’œuvre très convoité et jamais apparu en Asie auparavant.

Issu de la prestigieuse collection Dreyfus, Femme nue sur un tapis est une oeuvre peinte en 1929, mesurant 81 sur 130 cm, présentée au catalogue comme “l’âge d’or de la rencontre entre l’Orient et l’Occident”. Cette œuvre pionnière fusionne un sujet occidental (le nu à travers la muse des artistes de l’époque : Kiki de Montparnasse représentée ici) et une âme orientale lisible dans la netteté et la fluidité du trait hérité de la calligraphie chinoise. L’œuvre dispose donc d’atouts pour séduire à la fois les collectionneurs occidentaux comme les chinois.

Sanyu, Femme nue sur un tapis, 1929

 

Par ailleurs, le tableau date d’une période clef dans la vie et la carrière de l’artiste car en 1929, Sanyu est présenté au collectionneur et marchand d’art Pierre-Henri Roché, dont l’énorme soutien va propulser sa carrière vers de nouveaux sommets. Cette même année, il rencontre également sa future épouse, Mme Hardrouyère. Autre force de cette toile précoce, ce sujet peint est une rareté : parmi les trois cents peintures à l’huile créées par Sanyu tout au long de sa vie, seules cinquante-six représentent des nus féminins et seulement cinq représentent une figure féminine dévoilant son dos au spectateur.

Une autre particularité de la toile repose sur le traitement de l’espace et les motifs de la tapisserie qui sont particulièrement mis en avant et qui remplissent l’œuvre d’un éventail de symboles et d’énigmes chinoises de bon augure. Le cerf, prononcé “lu” en chinois, est un homophone pour le statut social ; l’aigrette est un rébus pour un succès continu ; la rose chinoise est un symbole de longévité ; le combat entre la bécassine et la palourde est issu du folklore populaire. Ces jeux de mots picturaux profondément enracinés dans la culture traditionnelle chinoise ajoutent une couche supplémentaire de sens à la toile.

 

“La toile devrait se classer parmi les dix œuvres les mieux cotées de Sanyu aux enchères.”

 

Au vu de ses multiples qualités, la toile pourrait se classer parmi les dix œuvres les mieux cotées de Sanyu aux enchères, ainsi que dans le Top 3 des adjudications hongkongaises de l’année, car Christie’s en attend entre 12,8 et 19 millions de dollars.

Depuis quelques années, Hong Kong a volé la vedette à Paris concernant la vente des plus importantes toiles de Sanyu. C’est de là que Christie’s enregistrait, en 2019, le record personnel de l’artiste à hauteur de 38,8m$ pour Five nudes. Mais au vu de l’estimation haute fournie à l’époque (70m$) par la maison de ventes aux enchères, Sanyu est pressenti pour doubler ce sommet à l’avenir. Les spécialistes du marché de l’art misent beaucoup sur l’expansion du prestige de l’artiste, dont les études ne cessent d’affiner la place unique qui est la sienne dans l’histoire de l’art moderne.

 

Répartition Géographique du produit des ventes aux enchères de Sanyu (copyright Artprice.com)

Sanyu, une vie de bohème

D’abord scolarisé chez lui, en Chine, Sanyu prend des cours de calligraphie avec Zhao Xi (1866-1948) et des cours de peinture avec son père, peintre animalier, avant de se former à l’université de Shangaï. Lorsqu’il s’installe à Montparnasse en 1921, le Paris de l’époque est, pour Sanyu, une terre promise où se rencontrent à la fois les chefs-d’œuvre de l’histoire et les promesses des avants-garde. Il commence par fréquenter la Grande Chaumière, relativement libérale, pour étudier le dessin sur le vif, notamment le nu, sujet majeur dans l’histoire de l’art occidental.

Sanyu ne met pas longtemps à s’assimiler aux communautés artistiques. Il se lie d’amitié avec Alberto Giacometti à la Grande Chaumière, et son compatriote parisien-chinois Pang Xunqin se souvient que Picasso a peint son portrait. En 1929, Henri-Pierre Roché, qui avait déjà soutenu les carrières de Duchamp, Braque et Brancusi, accepte d’être son marchand. Malgré cela, Sanyu reste pauvre car il refuse fréquemment les demandes d’achat de ses tableaux et ignore régulièrement les offres des autres marchands.

En 1966, âgé de 64 ans, il laisse accidentellement le gaz de sa cuisinière allumé et meurt dans son sommeil. Il a été retrouvé avec un livre posé sur sa poitrine. L’artiste aurait pu compter parmi les oubliés de l’histoire de l’art. Fort heureusement, il fut redécouvert par des marchands d’art taïwanais à la suite de l’exposition Chine-Paris de 1988 au Musée des Beaux-Arts de Taipei. S’en sont suivies une exposition personnelle au musée Guimet, “Sanyu, Langage du corps”, et une autre au musée Cernuschi, “L’héritage des maîtres chinois du XXe siècle”.