Rude épreuve pour la photographie

[15/10/2003]

 

Si le marché de l’art tend a fléchir dans sa globalité, certains segments souffrent bien plus que d’autres. C’est notamment le cas de la photographie : emportés par un courant spéculatif durant les années 1997 – 2001, les prix s’effondrent depuis le début de l’année. La crise traversée aujourd’hui paraît d’autant plus violente qu’elle fait suite à une phase de croissance exceptionnelle sur ce secteur.

Même si le chiffre d’affaires résiste encore au premier semestre 2003, grâce à quelques ventes exceptionnelles ponctuées de records (à l’image des 460 000 livres sterling décrochés par un daguerréotype de J. P. Girault de Prangey, le 20 mai 2003 chez Sotheby’s Londres (voir ArtMarketInsight du 28 mai 2003), globalement le nombre de clichés échangés a chuté de moitié depuis le 1er semestre 2001. Les causes : une forte diminution de l’offre et un taux d’invendus grandissant. Ce dernier a atteint 47% au second semestre 2002 ! Alors que les prix de la peinture sont en octobre au même niveau qu’en janvier 2003, ceux de la photographie ont chuté de 35% sur la même période. Mais tous les domaines de la photographie ne sont pas touchés par cette contraction du marché.

Evolution des prix de la photographie
(décembre 1997 – juillet 2003)Base 100 en décembre 1997, devise de référence : EUR

Ne sont affectés par cette baisse que les secteurs portés par la spéculation des années 1999-2001 : la photographie ancienne et les tirages contemporains. Ces deux segments, en vogue ces dernières années étaient particulièrement porteurs. Les clichés anciens affichaient une hausse annuelle moyenne des prix de 16,7% sur la période 1998-2002. Outre l’explosion de la bulle spéculative dont ils ont fait l’objet au printemps, désormais les clichés anciens souffrent de la raréfaction des épreuves de qualité. Leurs prix ont chuté de 70% depuis le mois de janvier 2003 et, face a des collectionneurs de plus en plus sélectifs, il n’est pas rare de voir des ventes afficher des taux d’invendus importants : le 10 octobre 2003, près de 54% des lots n’ont pas trouvé preneur lors de la dispersion de la collection Paul Benarroche chez Tajan. Composés essentiellement de clichés issus de la collection personnelle des frères Varin, la vente concurrente du même jour, chez Beaussant-Lefèvre, présente de bien meilleurs résultats : seulement 1/3 des lots sont restés invendus et certains comme Bombardement de Palerme – « Grande rue de Tolède » (7200 euros) ont quintuplé les estimations.

Quant aux contemporains, les photographes allemands et américains ne suscitent plus autant d’engouement qu’avant. Si leurs prix affichaient encore une hausse au début de l’année, en octobre ils sont strictement au même niveau qu’en janvier. Certaines stars sont même totalement délaissées par les acheteurs (voir ArtMarketInsight du 4 août 2003). Tant qu’elle n’a pas subi l’épreuve du temps, la valeur des épreuves d’aujourd’hui restera très sensible aux fluctuations du marché ainsi qu’aux goûts changeants des jeunes générations d’acheteurs. Les prix de l’art contemporain restent très volatils. Certes les gains y sont parfois exceptionnels, mais les risques de pertes sont tout aussi élevés.

A l’inverse, nos tableaux de bord sont plutôt optimistes pour la photographie moderne. Affichant une incroyable stabilité des prix depuis plus de 5 ans, les modernes ont longtemps été les parents pauvres de la photographie. Leur cote a en effet été perturbée par quelques affaires de faux, en particulier sur les œuvres de Man Ray (voir ArtMarketInsight du 7 août 2002). Ecarté du mouvement spéculatif, des affaires restent à faire sur ce segment, surtout quand la provenance des lots en garantit l’authenticité. Les collectionneurs le savent et répondent présents lors des rendez-vous importants, tels que la dispersion des clichés de la vente Breton. Lors de cette vente, les tirages chargés d’histoire ont parfois décuplé les estimations hautes. Ainsi, alors que le contexte semble peu favorable, les photographies modernes bénéficient d’une hausse des prix de 35% entre janvier et octobre 2003. Autre bonne nouvelle : ce segment est aussi le plus riche du marché avec près de 65% des lots adjugés !

En octobre/novembre les amateurs font face à un large choix de clichés grâce aux nombreuses ventes publiques dédiées et à Paris Photo (du 13 au 16 novembre). Dans le contexte actuel, ils doivent plus que jamais être vigilants. Si certains artistes tels qu’Edward Henry WESTON, Walker EVANS, Anna HALLIN ou encore MAN RAY ont vu leur cote exploser cette année, des grands noms de la photographie sont fortement dépréciés. Parmi eux : Berenice ABBOTT, Irving PENN ou encore Manuel ÁLVAREZ BRAVO, dont la cote avait explosé en 2002, suite au décès de l’artiste.