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Riopelle. L’abstraction au cœur

[15/05/2018]

Une vie partagée entre la France et le Québec, une œuvre mêlée à l’histoire des avant-gardes du XXème siècle européennes et américaines : Jean-Paul Riopelle est l’un des premiers artistes canadiens à bénéficier d’une si grande notoriété internationale.

Né à Montréal en 1923, Jean-Paul RIOPELLE commence à dessiner dès la tendre enfance, et plus sérieusement dès ses 13 ans. Jeune homme dans la vingtaine, il démontrera un tempérament fort, un style libre et spontané qu’il exprime dans ses premières peintures automatiques. Son aventure artistique s’annonce déjà comme un foisonnant champ d’expériences. Se rendant à Paris à la fin des années 40, il rencontre André Breton, le « gourou » du Surréalisme. Il signe alors le manifeste surréaliste Rupture inaugurale puis s‘installe en France, en 1948. Admiratif de sa technique spontanée et de ses « paysages intérieurs », Breton le qualifie de « trappeur supérieur » dans la préface qu’il rédige pour le catalogue de sa première exposition individuelle à Paris, en 1949. Pour les surréalistes parisiens, la démarche de Riopelle est de nature initiatique. Elle sera perçue de la même manière par les acteurs de l’avant-garde américaine, lors de sa première exposition à la Galerie Pierre Matisse, à New York, en 1959. A l’époque, son lien avec New York n’est pas seulement professionnel et artistique, il est aussi de nature sentimentale, car Riopelle est en couple avec la grande artiste abstraite américaine Joan MITCHELL (1926-1992). Cette relation de 25 ans est tout autant passionnelle et explosive sur le plan personnel que sur le plan artistique. Les œuvres de Riopelle et de Mitchell se nourrissent mutuellement, même après leur rupture, en 1979. Juste après leur séparation, Riopelle se tourne vers le noir et le blanc, le blanc convoquant chez lui la fin, en lien direct avec sa rupture sentimentale. Puis, en 1992, année du décès de Mitchell, il réalise Hommage à Rosa Luxembourg en sa mémoire, une oeuvre-testament composée de 30 tableaux, un triptyque de plus de 40 mètres de longueur…

Si le couple Riopelle-Mitchell représente, pour certains, un duo aussi fécond que celui de Rodin et Claudel ou de Frida Kalho et Diego Rivera, la différence de valorisation entre l’artiste canadien et l’artiste américaine a longtemps été très importante.

Valorisation de l’oeuvre

Depuis la rétrospective consacrée au Whitney Museum de New York à l’ancienne compagne de Riopelle, la cote de l’artiste américaine n’a cessé de grimper. L’indice du prix de ses œuvres vendues aux enchères affiche une impressionnante hausse de +1 100% depuis cette exposition de 2002. Face à elle, les œuvres de l’artiste québécois ont bien sûr été revalorisées, mais dans des proportions bien moindres, puisque l’indice de Riopelle grimpe de +350% sur la période 2002-2018. Le gap entre ces deux vitesses de croisière s’explique notamment par la différence de moyens mis en place pour la diffusion et la valorisation de leur oeuvre respective, entre le Canada et les Etats-Unis. Le marché de Joan Mitchell est en effet organisé avec rigueur par une fondation éponyme à New York, composée de 25 employés gérant les archives, assurant la pérennité et la diffusion de l’oeuvre à l’international, et agissant sur la bonne tenue du marché. Un tel engagement depuis New York s’avère payant, car 20 œuvres abstraites de Mitchell ont passé le seuil des 5 millions de dollars en 10 ans.

Face à Mitchell, les prix du « plus grand peintre canadien » restent bien inférieurs. Aucune œuvre n’avait d’ailleurs atteint les 5 millions avant l’année dernière. Pour tout dire, le marché de Riopelle a souffert d’hésitations ces dernières années, surtout après l’annonce d’une vente aux enchères comprenant une quarantaine d’oeuvres devant être mises en vente par les héritiers de l’artiste en 2003. Cet événement fit couler beaucoup d’encre, car l’empressement et la quantité d’oeuvres risquaient de déstabiliser les prix de l’artiste. La dispersion fut finalement annulée une semaine avant la date prévue.

Mais l’heure de la revalorisation a sonné. L’année 2017 fut historique pour le marché de cet artiste, dont deux œuvres se sont vendues plus de 5 millions de dollars chacune, d’abord à Toronto en mai, puis à Paris en décembre. Le premier record fut atteint avec la grande toile Vent du nord (près de deux mètres), idéalement datée de 1952/53 et attendue autour du million de dollars. Explosant toutes les prévisions, elle a fini à 5,5 m$ chez Heffel Fine Art. Riopelle rattrapait alors un peu le fossé creusé avec Mitchell, mais aussi avec l’artiste abstrait français le plus coté de sa génération : Pierre Soulages. A la fin de l’année 2017, un nouveau record confirmait la tendance, avec une toile sans titre vendue plus de 5,7m$ chez Christie’s à Paris (Sans titre). Ces deux résultats marquent une nouvelle étape dans la valorisation du célèbre peintre canadien.

Riopelle a exploré différents territoires artistiques, dont la figuration et le travail au pochoir. Mais son dialogue avec l’abstraction constitue le pan le plus fertile de sa carrière, et le plus valorisé. Le style de ses vigoureuses mosaïques colorées est immédiatement reconnaissable et se distingue de la production abstraite de l’époque. Sur ses toiles, Riopelle pose la couleur directement sortie du tube et travaille la matière en épaisseur à la spatule. Intérieure, physique, énergique, chamanique pour certains dans sa connexion intrinsèque à la nature, l’oeuvre de Riopelle peut être rapprochée de celle de son contemporain Jackson Pollock. Lui aussi travaillait la peinture en éclatements, sur des surfaces all-over convoquant l’infini. Mais Pollock a été si bien consacré par ses compatriotes qu’il est devenu une sorte de mythe de l’art américain. Sa cote évidemment s’est ressent, car son œuvre la plus valorisée sur le terrain des enchères affiche un zéro de plus que le record de Riopelle (Number 19, 1948, vendue 58,3m$, Christie’s New York, le 15 mai 2013).

En-dehors de la production abstraite et matiériste, certaines œuvres plus tardives de Riopelle, réalisées à l’aérosol, sont accessibles pour moins de 50 000 $. D’autres, issues de la série les Oies Blanches, le sont pour moins de 15 000 $. De retour au Québec à la fin des années 80, Riopelle a aussi réalisé de nombreuses gravures rendant son travail largement accessible. Grâce à cette production, une vingtaine d’oeuvres de l’artiste ont changé de mains pour moins de 1 000 $ au cours de l’année dernière. Des œuvres dont tout amateur ne devrait pas se priver, compte tenu de l’élan que connait l’ensemble du marché de l’art abstrait, français, américain ou canadien.

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