Que nous réserve Christie’s en mai ?

[04/05/2021]

Signe que le marché renoue avec le faste ante-pandémie, les catalogues Christie’s de la mi-mai marquent le retour de véritables chefs-d’œuvre : nombreux, divers et, bien évidemment, très cotés.

Là ou tous les indicateurs étaient dans le rouge l’an dernier avec un marché contraint et appauvri, la sélection d’oeuvres modernes et contemporaines en passent d’être vendues à la mi-mai indiquent que collectionneurs et marchands sont près à se séparer d’œuvres majeures, signe de leur confiance en l’appétit du marché et en la haute tenue des prix.
Mais avant d’en venir aux chefs-d’œuvre eux-même, attardons sur le nouveau découpage des ventes que propose désormais Christie’s.

Nouvelle nomenclature du marché : oui mais non

Christie’s change de méthode et rompt avec la segmentation traditionnelle du marché. Désormais, elle propose des ventes dédiées à l’art du 20e et du 21e siècles en remplacement des nomenclatures “Art impressionniste et moderne” et “Art d’après-guerre et contemporain”.

Cette première étape vers un nouveau format s’inscrit dans le prolongement des tendances récentes, la pandémie de covid ayant contribué à accélérer la mixité des ventes aux enchères. Dans le dernier rapport sur le marché de l’art mondial publié au début de l’année, Artprice pointe déjà ce cheminement vers une plus grande hybridation des catalogues et des ventes:

“La recette n’est pas nouvelle (on se souvient du Salvator Mundi de Léonard de Vinci vendu 450m$ lors d’une session contemporaine de Christie’s en 2017), (mais) le mélange des genres et des époques n’a jamais été si décomplexé, quitte à casser franchement les codes: en 2020, les ventes ONE couvrent tout l’art du 20e siècle (Christie’s, juillet et décembre), De Rembrandt à Richter mélange toutes les époques (Sotheby’s, juillet 2020), un T-Rex nommé Stan apparaît dans une vente d’art de prestige (Christie’s, octobre 2020) et trois prototypes d’Alfa Romeo se vendent lors d’une session d’Art Contemporain (Sotheby’s, octobre 2020). Les sociétés d’enchères mixent donc les catégories, pariant sur la diversité des intérêts et des profils d’acheteurs, pour favoriser la souplesse des marchés et optimiser leurs ventes. » (Le Marché de l’art en 2020 : Ce qui est en train de changer).

En regroupant différentes époques de création, Christie’s entend s’adapter à “l’évolution des demandes du marché et des habitudes de collection de ses clients”. Un communiqué de presse précise par ailleurs qu’en retirant l’art du contexte de ses mouvements assignés, elle cherche à établir de nouvelles connexions stylistiques, à aborder des sujets tels que la race et la révolution sous un nouvel angle et à faire de la place pour amplifier des voix qui ont été historiquement négligées et sous-évaluées.”

“Presque” du 21e siècle

Concrètement, il s’agit pour la maison de ventes de prendre du recul, de déconnecter du champ “contemporain” des œuvres créées il y a 60 ou 80 ans, et de mettre en place une vision plus « holistique » de la création. La vente d’art du 20e siècle réunit ainsi les “titans de l’impressionnisme”, “les champions de l’expressionnisme abstrait” et des stars comme Pablo Picasso et Andy Warhol. Joan Mitchell et Claude Monet se côtoient pour le meilleur.
Wayne Thiebaud et le Douanier Rousseau dialoguent dans le plus bel effet.

Néanmoins, toute la création du 20e siècle ne va pas forcément au 20e siècle selon la nouvelle ligne de Christie’s. Les œuvres réalisées à partir de 1980 intègrent en effet les ventes du 21e siècle… car la maison de ventes considère que les artistes tels que Jean-Jean-Michel BASQUIAT, Martin KIPPENBERGER, Jeff KOONS, Christopher WOOL – ayant émergé dans les années 1980, offrent un point de bascule trop important dans la création contemporaine pour les en écarter.

Si cette vision se défend, le nouveau découpage n’en est pas moins contradictoire. On fait “presque” ce qui est annoncé, et pas toujours… adoptant le soir une méthode qu’on rejette la journée suivante, puisque la nouvelle nomenclature concerne uniquement les ventes dites “de prestige”. Pas celles dites “de jour” qui restent découpées selon l’ancien modèle. Mais la restructuration de ventes n’est-elle pas la première étape vers une restructuration éventuelles des départements (département “art impressionniste et moderne” et département “art d’après guerre et contemporain”) lesquels, même s’ ils communiquent entre eux, ont chacun des enjeux spécifiques ?

Ce qui nous apparait comme un véritable renouveau pour le marché, tient surtout au retour de sculptures importantes (signées Damien Hirst, Urs Fischer, Louise Bourgeois, Martin Kippenberger…) et à l’intégration des NFT dans les grandes sessions d’art du 21ème siècle, comme dans celle d’art “d’après-guerre et contemporain.”

 

Vente du 21ème siècle : vanité de Basquiat et NFT

Les œuvres récentes – des blue chip, des red chip, comme des nouveaux créateurs digitaux adeptes de la tokenisation – jouxtent les artistes les plus établis de l’art contemporain. Les signatures les plus brûlantes du marché actuelles sont ainsi incarnées par Jordan CASTEEL et Jonas WOOD, et les “fondamentaux” représentés par Kippenberger, Louise Bourgeois, Christopher Wool, mais surtout par Jean-Michel Basquiat, dont un immense “crâne” devrait rapporter au moins 50 millions de dollars, le 11 mai.

In This Case, toile de près de deux mètres exécutée par Basquiat en 1983 s’impose comme la pièce maîtresse de cette vente de prestige dédiée à l’art du 21e siècle. L’œuvre fait partie d’une série de trois vanités réalisées, dont l’une fit de Basquiat le premier “contemporain” à dépasser les 100m$ aux enchères. L’œuvre s’envolait à 110,5 m$ en 2017 chez Sotheby’s, au profit du collectionneur Japonais Yusaku Maezawa.

Parmi les œuvres les plus cotées de cette vente figure aussi une série de 9 Cryptopunks de LARVA LABS (image ci-contre). L’estimation comprise entre 7 et 9 millions de dollars pour l’ensemble fait de ces NFT de 24 x 24 pixels des biens plus cotés que la superbe Spider V de Louise BOURGEOIS et que la Nurse hypnotique de Richard PRINCE, chacune annoncée dans une fourchette d’estimation de 4 à 6m$.

En janvier dernier, un Cryptopunk vendu pour 605 Ethers (ETH) soit 762 000$ au moment de l’acquisition, faisait déjà couler beaucoup d’encre. Cette fois, l’estimation donnée – 7 et 9 millions de dollars pour un lot de cinq – implique que la cote d’un cryptopunk a doublé en trois mois. Il est vrai que Beeple est passé par là avec ses 69m$…

Après cette dispersion haut de gamme de 39 lots, la vente d’art “après-guerre et contemporain” du 14 mai sera particulièrement dense avec plus de 120 artistes, dont les oeuvres couvrent la création depuis les années 1940 jusqu’à l’ultra contemporain incarnée par cinq NFT de REWIND COLLECTIVE : Remember Us IV (Watch Your Head), dont l’estimation n’est pas dévoilée. Tokenisée le 25 avril 2021, elle est incontestablement l’œuvre la plus « fraîche » de ces sessions de mai. Or ce critère de fraîcheur semble être désormais une qualité première sur le marché des enchères…

Vente du 20e siècle : 180m$ attendus en quatre lots ?

Les grands amateurs d’art classique trouveront eux leur bonheur dans la vente d’art du 20e siècle, dont les 50 lots offrent une approche plus éclectique que les ventes “impressionnistes et modernes” habituelles. Parmi ces 50 œuvres dignes des grands musées, quatre – signées Picasso, Rothko, Monet, Mondrian – ne portent pas d’estimation. En nous basant sur l’évolution du prix de ces œuvres (ou de toiles très similaires), nous pouvons déterminer  leur valeur globale autour de 180 millions de dollars. Voici un rapide décryptage de la cote de ces chefs-d’œuvre.

Pablo PICASSO – Femme assise près d’une fenêtre (Marie-Thérèse)
Réalisée l’année la plus estimée de Picasso (1932), cette oeuvre phare de un mètre cinquante de haut est attendue autour des 55 millions de dollars.
> Lors de sa première apparition aux enchères, en 1997, le tableau avait obtenu 7,5m$ (Christie’s), puis près de 45m$ en février 2013, chez Sotheby’s Londres,

Claude MONET– Waterloo Bridge, effet de brouillard (65,5 x 100,5 cm)
> Précédemment vendue chez Sotheby’s en 1999 pour 9,3m$ et restée dans la même collection depuis, l’oeuvre devrait dépasser les 35 millions, le dernier “Waterloo bridge” du maître impressionniste ayant atteint 35,5m$ en 2007 (Christie’s Londres).

Piet MONDRIAAN – Composition: No. II, With Yellow, Red and blue
> Ce tableau a été précédemment vendu pour 800 000$ en 1993 chez Sotheby’s New York (Composition with yellow, red and blue). Cependant, la dernière toile abstraite de cette qualité a dépassé les 50 millions chez Christie’s en 2015 (Composition No. III).

Mark ROTHKO – L’un des derniers champs colorés
> Une toile vibrant de mauve et de noir réalisée en 1970, peut avant que l’artiste ne mette fin à ses jours. L’avenir dira si l’œuvre dépasse les (presque) 40 millions de dollars obtenus lors de sa précédente vente chez Sotheby’s en 2014 (Untitled).