Photojournalisme – Mémoire collective et photographie

[14/02/2007]

 

Le marché du photojournalisme est en pleine effervescence avec un produit de ventes en progression de 250% en 10 ans ! Cet engouement se manifeste avec force aux Etats-Unis, en France et en Grande-Bretagne. Le photojournalisme à longtemps été considéré comme une pratique annexe au champ de l’art, de même que la photo scientifique ou ethnographique. Depuis les années 50, il a pourtant gagné ses lettres de noblesse via le World Press Photo, qui récompense chaque année les meilleures photographies de reportage, et via les diverses expositions qui ont validé leur valeur de témoignage et leurs qualités esthétiques.Les plus grands photo-reporters dont Cecil BEATON, Henri CARTIER-BRESSON, Robert CAPA, Raymond DEPARDON, Robert DOISNEAU, Walker EVANS, Dorothea LANGE ou Marc RIBOUD, ont témoigné de leur temps en saisissant des images sensibles dont le poids culturel est indéniable. A la valeur iconique des clichés et à l’engagement des photographes s’ajoutent généralement des considérations d’ordre esthétique (ultra définition de l’image, importance du cadrage, etc.) qui ont contribué à leur entrée dans diverses institutions culturelles.

Aux Etats-Unis, Walker Evans et Dorothea Lange, engagés par la Farm Security Administration durant le New Deal, ont magistralement témoigné de la misère rurale des années 30. Ils affichent une cote plus gonflée que celle des français et une ascension étonnante : la cote de Walker Evans a pris plus de 100% depuis 2005 et celle de Lange 200% depuis 2004 !
Le cliché le plus coté de l’histoire du photojournalisme est White Angel Bread Line de Lange, saisissant la situation alarmante de la crise américaine de l’entre-deux-guerres. Le 11 octobre 2005, la maison Sotheby’s NY adjugeait l’épreuve 720.000 dollars (près de 600 000 euros). Le même sujet était proposé lors de la vacation Phillips, de Pury & Company NY du 19 octobre dernier mais le tirage daté vers 1955 n’a pas réitéré l’exploit et partit pour une estimation haute à 45 000 dollars (35 897 euros). Jusqu’alors, l’enchère la plus élevée de la photographe n’était que de 120.000 dollars pour Migrant Mother, Nipomo, California (22 octobre 2002, Christie’s NY).
Ces adjudications records ne doivent cependant pas masquer le fait que 50% en moyenne des clichés (tirages tardifs) de Lange et Evans sont accessibles pour moins de 5 000 €.

L’américain d’adoption Robert Capa, qui fonda l’agence Magnum avec Cartier-Bresson, David Seymour et George Rodger, fut armé de son appareil photographique lors de la Guerre civile espagnole de 1936. Sur place, il a saisit sur le vif La Mort d’un soldat républicain, cliché qui fit le tour du monde pour devenir le symbole de cette guerre dans la mémoire collective. Malgré la notoriété de ce cliché, ses tirages postérieurs sont souvent ravalés. Les amateurs sont extrêmement sélectifs et préfèrent débourser entre 5 000 et 10 000 € pour un tirage d’époque plutôt que d’enchérir sur un tirage tardif qui perd la consistance historique du sujet.
Deux ans plus tard, Capa couvre la seconde guerre sino-japonaise pour Life, puis le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944. Auprès des soldats, il a réalisé 119 clichés dont 108 furent détruits par la maladresse d’un laborantin de Life. Les maisons de ventes proposent régulièrement des épreuves du D-Day tirées entre 1960 et 1990. Celles-ci qui trouvent preneurs entre 3 000 et 7 000 € en moyenne. Etrangement, les enchères records de Capa ne sont pas détenues par des clichés témoignant de son engagement journalistique mais par deux autoportraits réalisés vers 1938 qui triplèrent leur estimation pour s’envoler entre 15 000 et 17 000 € en avril 2003 (Phillips, De Pury & Luxembourg, 25 avr. 2003, New-York).

Les prix de Cartier-Bresson ont amorcé une très nette progression depuis son décès en 2004. De nombreux amateurs se sont rués sur ses photos, si bien que le nombre de clichés invendus en ventes publiques est passé de 50% en 2002 à 10% en 2004.
Si la majorité des transactions s’effectue dans une fourchette de 1000 à 5000 euros, les ventes de 2005 ont confirmé sa place dans les résultats records : Christie’s adjugeait On the banks of the Marne pour 110 000 dollars le 10 octobre 2005 (90 827 euros). La photo témoigne d’une scène pittoresque, un pic-nic au bord de la Marne, et reflète les mutations de la société française des années 1930. Le cliché date de 1938, soit deux ans après les premiers congés payés. Le tirage est pourtant postérieur (vers 1955) et les amateurs, exigeants dans ce domaine, recherchent en priorité les tirages vintage des années 30-50. La cote s’effondre pour un retirage des années 70 et 80 : comptez alors entre 4 000 et 7 000 euros.
Luxembourgeois émigré aux Etats-Unis, Edward Steichen fut directeur de la photo aérienne des forces alliées pendant la première guerre mondiale. Cependant, ses travaux portent essentiellement sur les portraits de personnalités (Garbo, Churchill, etc.) ou des mises en scène. Plébiscité par les américains, la majorité de ses œuvres s’échangeaient entre 1000 et 10 000 euros avant la hausse amorcée en 2005 (+240%). Le 14 février 2006, son Balzac de Rodin culminait à 550 000 dollars, signant son nouveau record (462 330 euros chez Sotheby’s NY). Ses photogravures suscitent moins d’enthousiasme. L’amateur peut acquérir ces « morceaux d’histoire » pour moins de 1000 euros.
Aujourd’hui, la porosité des frontières entre reportage et photographie « artistique » s’est enrichit de quelques plasticiens s’intéressant de prêt au terrain journalistique. Citons par exemple : Sophie Ristelhueber, Paul Seawright ou encore Jean-Luc Moulène.