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Matisse et la gravure

[30/04/2019]

Il s’agit d’apprendre et de réapprendre une écriture qui est celle des lignes. Matisse à Raymond Escholier

Artiste de la couleur par excellence, Henri MATISSE (1869-1954) fut aussi un génie de la ligne et la liberté de son trait s’exprime d’une façon remarquable à travers son importante œuvre lithographique et gravée. Longtemps “partie immergée de l’iceberg”, ce pan de l’oeuvre de Matisse a été éclairé par diverses expositions ces dernières années, un travail essentiel pour celui qui plaçait la gravure sur le même plan que le dessin. Bannissant la hiérarchie des techniques, Matisse concevait toute œuvre, qu’elle soit peinte, sculptée, gravée ou découpée, comme une émanation de lui-même, et ce avec le même degré d’importance. “Chacune des techniques aide l’autre“, confiait celui qui a travaillé l’estampe pendant plus de 50 ans, avec autant d’exigence que de liberté.

Une production exigeante mondialement recherchée

Matisse réalise sa première gravure en 1900 : un autoportrait à la pointe sèche où il se représente gravant, dans la posture même que Rembrandt avait choisie pour son propre autoportrait en 1648. Alors âgé de 31 ans, il convoque le plus grand graveur de l’histoire de l’art pour son premier essai, puis s’éloigne de la facture traditionnelle, déliant le trait et convoquant un autre Maître, Eugène Delacroix, qui avait lui-même une haute opinion de la gravure (“la langue du graveur ne consiste pas seulement à imiter les effets de la peinture […]; il a sa langue à lui” Delacroix). Jusqu’à la fin de sa vie, Matisse explore les différentes techniques de l’estampe – eau-forte, pointe-sèche, aquatinte, monotype, lithographie, bois, linogravure – à travers quelques 829 feuilles recensées dans son catalogue raisonné et près de 90 livres illustrés. Pour la technique de la pointe sèche et de l’eau-forte, 313 gravures sont recensées contre quatre bois seulement (entre 1906 et 1907). On dénombre aussi 306 lithographies, une soixantaine de monotypes (tous réalisés entre 1915 et 1917), une cinquantaine de linogravures et 57 planches d’aquatintes au sucre.

Cette importante production est une manne pour un marché avide des oeuvres de Matisse, et ce à l’échelle mondiale. La répartition équilibrée des lots vendus le montre bien, avec 38% pour les États-Unis, 19% pour le Royaume-Uni, 16% pour la France, 11% pour l’Allemagne et 15% pour le reste du monde.

On recense plus de 8 100 estampes soumises aux enchères sur les 30 dernières années, contre moins de 500 peintures. Proportionnellement, le marché de l’estampe “matissienne” représente ainsi 80% des lots vendus sur les deux dernières années, et 3% de son produit de ventes sur la même période. L’offre est dense mais les éditions ont été très contrôlées. Voulant sans doute rendre à l’estampe la place qu’elle méritait au sein de la création artistique, Matisse s’est montré particulièrement rigoureux, soignant chaque tirage et limitant souvent drastiquement le nombre d’épreuves (sur 12, 25, parfois même à un seul exemplaire). Après les tirages, les matrices (en zinc, en cuivre, en linoléum… ) ont été rayées pour éviter tout retirage postérieur.

Lignes et couleurs

Certaines planches valent des fortunes. L’une d’elle a d’ailleurs passé le million de dollars à plusieurs reprises. Il s’agit de la sérigraphie Océanie, la mer (1946), un chef-d’œuvre mesurant près de quatre mètres. Seconde sur le podium des adjudications, l’album Jazz (1947), un grand in-folio en feuilles tiré à 270 exemplaires (et 100 exemplaires tirés en plus du livre), a également passé le million. Un album complet de Jazz, composé de 20 pochoirs a en effet atteint 1,12 m$ chez Sotheby’s New York en 2015. Pourtant, il aura fallu plus de 20 ans pour écouler ce sublime album édité par Tériade, qui s’est souvent retrouvé démembré, et dont les tirages dispersés ont décoré quelques hôtels américains.

Océanie, la mer et Jazz illustrent un pan essentiel de l’oeuvre matissienne, celle des papiers découpés, une innovation majeure abolissant la distinction entre le dessin et la couleur. Dans sa pratique du papier découpé aux ciseaux, développée dans la dernière décennie de sa vie, Matisse “dessine directement dans la couleur qui est d’autant plus mesurée qu’elle n’est pas transposée. Cette simplification garantit une précision dans la réunion des deux moyens qui ne font plus qu’un”.

Les multiples réalisés au pochoir – comme dans Jazz – sont de véritables clefs dans l’évolution de l’œuvre de Matisse, qui découpera “à vif dans la couleur”. Les pochoirs solitaires de l’album démembré de Jazz s’échangent aujourd’hui entre 3 000$ et 6 000$ en moyenne, mais certains grimpent beaucoup plus haut. Il y a aussi les Algues, bien plus rares sur le marché. Certaines, éditées sur 200, valent environ 4 000$, d’autres, éditées sur 1 000, seront 10 fois moins chers puisque moins rares.

Le travail au pochoir constitue une porte d’entrée vers un Matisse souvent considéré comme le plus grand coloriste du XXe siècle. Cependant, l’artiste a privilégié l’eau-forte et la lithographie, procédés proches du dessin. Clarté et équilibre de la ligne noire sur l’espace blanc de la feuille, Matisse gravait comme il dessinait, dans une recherche de simplicité et de pureté. Son sujet de prédilection “ce n’est ni le paysage, ni la nature morte, c’est la figure” disait-il. La figure, et le nu bien sûr. Dans ses estampes comme dans ses dessins, Matisse fait l’apologie du féminin, explore les courbes de danseuses et de sensuelles odalisques, synthétise la souplesse des formes dans celle d’un trait venant d’un seul jet, ne souffrant aucune correction. Les prix sont très variables selon le sujet, la rareté et l’état de la planche. Comptez entre 5 000$ et 40 000$ pour emporter un beau motif à l’eau-forte. Si vous aviez affaire à un dessin à l’encre, il faudrait plutôt avancer un budget compris entre 40 000$ et deux millions de dollars pour l’une de ces muses.

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