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L’oeuvre hérissée de Günther Uecker

[04/12/2018]

« Nous avons besoin d’images pour franchir la frontière des indicibles »

L’artiste allemand Günther Uecker croise la pensée de Lucio Fontana et celle d’Yves Klein, qu’il a bien connu. La mission de l’art ? Aller au-delà des mots, ouvrir une brèche sur l’immatérialité et la transcendance tout en demeurant enraciné dans la vie quotidienne. Pour matériau banal et quotidien, Uecker a choisi le clou, un objet brut et intrusif dont l’usage répété construit les qualités plastiques d’une œuvre foisonnante.

La poésie à coups de marteau

Le clou est un matériau enraciné dans la vie de Günther UECKER. Il l’exploite avec une remarquable constance depuis 50 ans. Les clous ont envahi des toiles, des chaises et même des téléviseurs. Le choix de cet objet n’est pas fortuit mais relève d’une expérience personnelle originelle. Adolescent, Günther Uecker s’appliquait en effet à clouer fermement portes et fenêtres de sa maison pour protéger ses sœurs et sa mère de l’arrivée des soldats russes. Le jeune homme a vécu la peur et l’horreur de a Seconde guerre, jusqu’à enterrer des corps abandonnés sur une plage après un bombardement anglais… Il avait 14/15 ans. Il ne se souvient plus exactement. Traumatisme indicible. Traces indélébiles. Après la guerre, son engagement artistique sera total pour tenter de dépasser le passé et d’apporter des réponses universelles.

La première œuvre fichée de clous est un portrait sculpté dans le bois de sa sœur Rotraut (qui fut l’épouse d’Yves KLEIN). Pour témoigner du lien fort qui l’unie à cette sœur chérie, Uecker transforme le portrait sculpté en fétiche clouté, lui conférant une énergie rayonnante. Il est alors âgé d’une vingtaine d’années. La présence obsessionnelle des clous répondra ensuite à un ordonnancement extrêmement précis, prenant le corps de l’artiste – la proportion des doigts – comme valeur étalon de l’espace entre chaque objet planté. Dans la répétition de cette action aussi simple que rigoureuse – planter des clous à la surface des choses – l’artiste s’invente un rituel, conscient que l’oeuvre n’est que l’outil permettant d’accéder à la dimension artistique. Uecker ne joue pas aux illusionnistes, il construit des œuvres d’art comme autant de véhicules de communication, de voies ouvertes sur l’expérience.

Lignes concentriques, mouvements centrifuges, jeux d’ombre et de lumière, répétitions hypnotiques… par accumulation, l’artiste traduit un langage d’ombre et de lumière, dessine des structures optiques tendues vers le spectateur, génère une vibration qui appelle l’esprit au-delà de la présence physique et autoritaire. L’usage des clous y est fondamental. Il module l’ombre et la lumière, rend le temps visible et chaque clou peut être perçu comme un gnomon, un cadran solaire dessinant le temps transitoire. Comme chez SOULAGES, l’oeuvre change en permanence avec les modulations de la lumière du jour, élargissant l’expérience à un moment lié au cosmos.

Carrière et cote

Après avoir fréquenté l’école des Beaux-Arts de Düsseldorf en Allemagne puis celle de Berlin-Weißensee (1949-1953), Günther Uecker se lie d’amitié avec Yves Klein qui épousera sa sœur Rotraut en 1962. Par l’intermédiaire de Klein, Uecker rencontre Otto Piene et Heinz Mack, fondateurs du groupe ZERO (Düsseldorf) qu’il rejoint en 1961, tandis que Klein, Tinguely, Arman et Spoerri, initialement proches du groupe ZERO, vont donner naissance au Nouveau Réalisme en France. Pour sa première exposition avec le groupe (Schmela Gallery, 1961), Günther Uecker repeint une rue en blanc. En marchand dans la peinture encore fraîche, les visiteurs déplacent leurs empreintes blanches dans l’espace : cette métaphore d’un nouveau départ signe tout l’enjeu du groupe.

«ZERO est silence, ZERO est commencement, ZERO est rond, ZERO tourne…». ZERO est un retour à zéro post-Seconde guerre mondiale, une table rase, un point de départ pour de nouvelles recherches artistiques. La participation du spectateur est souvent requise dans des expositions qui ne durent que le temps d’un vernissage. En 1962, Uecker et les autres membres du groupe participent à l’exposition ZERO organisée au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Après la dissolution du groupe en 1966, il rencontre John CAGE, découvre l’art conceptuel et le body art. Sa carrière prend un nouvel élan avec sa participation à la Documenta 4 de Kassel en 1968, puis à la Biennale de Venise en 1970. Les honneurs et la reconnaissance totale n’arriveront qu’avec les années de maturité : en 1996, Uecker est élu membre de l’Académie des arts de Berlin, puis nommé grand officier de l’ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne en 2001. Il faut attendre 2010 pour une rétrospective en Allemagne (au Ulmer Museum) et 2013 pour la France, avec une première grande exposition au Musée d’art moderne de Saint Etienne. Günther Uecker est aujourd’hui présent dans les collections de nombreux musées de premier plan, dont le Buffalo Art Institute of Chicago, le MoMA et le Guggenheim à New York, le Centre Pompidou, la Tate Modern à Londres ou de la Hamburger Bahnhof à Berlin.

Si Uecker tient son rang parmi les plus grands artistes de notre époque, il reste moins coté que ceux de son envergure et de sa génération, comme Klein, Fontana ou Manzoni. Une revalorisation est cependant en cours aux enchères, avec un produit de ventes multiplié par sept en dix ans et un indice de prix en forte augmentation, +330%, depuis l’année 2000. Si son travail est encore peu présent dans les ventes de prestige américaines, Londres a clairement pris position en faveur de l’artiste. Plusieurs adjudications remarquables y ont été enregistrées, dont un record absolu établi à 3,2 m$ pour deux spirales cloutées hypnotiques de deux mètres sur deux chacune, vendues chez Christie’s en mars 2017 (Spirale I et II). La cote de ce duo d’oeuvres a doublé entre la vente de deux spirales identiques à Cologne en décembre 2016 et cette vente un an plus tard à Londres. Année après année, la cote de Günther Uecker rattrape un peu celle de Lucio Fontana, dont l’oeuvre entretient un même rapport métaphysique à l’espace. Mais la marge de progression reste très importante si l’on compare la cote des deux artistes, puisque les œuvres de Fontana ont déjà passé le seuil de 10 millions de dollars à 13 reprises ces dix dernières années. Aujourd’hui, plus de 70% des lots de Uecker s’envolent pour des prix supérieurs à 100 000 $, essentiellement en Allemagne, son pays d’origine, qui génère la moitié des recettes, contre 34 % au Royaume-Uni.

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