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L’inclassable Balthus

[08/01/2019]

Le comte Balthusz Klossowski de Rola (1908–2001), connu sous le nom de BALTHUS a construit une œuvre à son image, implicite et explicite, excentrique mais réservée. Balthus fut élevé dans l’admiration de Cézanne par un père artiste et historien de l’art, Erich Klossowski. Il est cependant totalement autodidacte, et a puisé son inspiration dans une riche tradition picturale située entre le Quattrocento italien, le classicisme français de Poussin (qu’il copie beaucoup au Louvre), le réalisme de Courbet, le symbolisme de Maurice Denis ou encore les illustrations de livres pour enfants du XIXe siècle. Bien qu’on lui ait décelé quelques affinités avec le Surréalisme ou la Nouvelle Objectivité, l’artiste a développé son propre style, inclassable, à rebours des avants-garde de son époque ; un style figuratif très construit qu’il peaufinait pendant des mois, voire des années avant d’être satisfait d’une œuvre. Pour Balthus, la peinture n’est pas un amusement mais un véritable métier, une expression souveraine de la main. De son vivant déjà, son œuvre fut reconnue comme l’une des plus importante de l’histoire du XXe siècle et voyagea dans le monde entier, non sans soulever bien des polémiques au passage.

Exposer Balthus

Deux ans de travail furent nécessaire pour réussir la rétrospective en cours à la fondation Beyeler, une exposition retraçant les différentes périodes de création de Balthus depuis les années 20′ jusqu’aux années 90′. Les plus belles œuvres proviennent de grands musées – dont le Metropolitan, le MoMA, le Centre Pompidou et la Tate Modern – et de collections privés américains, européennes et asiatiques. Une quarantaine d’œuvres majeures sont ainsi données à voir, dont la toile intitulée Thérèse rêvant (1938), une œuvre censurée l’année dernière au Metropolitan Museum à New York. Le scandale a pris comme une traînée de poudre en novembre 2017, via une pétition recueillant des milliers de signatures en quelques heures pour demander le retrait express de Thérèse rêvant. Il est vrai, l’exposition de ce tableau advenait dans une période particulièrement sensible, en pleine tourmente des accusations d’agressions sexuelles qui enflammaient la presse dans le cadre de l’affaire Harvey Weinstein. A New York comme ailleurs, l’oeuvre de Balthus est toujours sujette à controverses, le challenge de ses expositions (comme celle qui vient de prendre fin à la fondation Beyeler en Suisse) réside moins dans la réunion des œuvres que dans les polémiques que soulèvent celles-ci dès lors qu’elles sont soumises au public. Exposer Balthus n’est pas une mince affaire.

L’objet du scandale ne touche pas l’oeuvre dans son ensemble, seulement quelques œuvres représentant de très jeunes filles dans des compositions ambiguës, entre insouciance enfantine et poses suggestives. Balthus est célèbre pour avoir développé une œuvre aussi sublime qu’inconfortable, véhiculant une tension sourde, un indéfinissable déroutant, dérangeant, un trouble si souvent attaqué pour oser mêler candeur et érotisme. L’indignation suscitée par certaines de ses œuvres n’est pas nouvelle. Elle était déjà au rendez-vous lors de sa première exposition parisienne à la galerie Pierre (Pierre Matisse, le frère d’Henri Matisse), en 1934. Plusieurs œuvres ont terriblement choqué à l’époque, dont sa toile plutôt sage intitulée La Rue. L’indignation explosait à la galerie Pierre face à La Leçon de guitare (1934), une scène explicitement sexuelle exposée derrière un rideau. Cette toile embarrassante, aujourd’hui la plus célèbre dans tout l’oeuvre du peintre, a changé de propriétaires une dizaine de fois… Même le Museum of Modern Art de New York – à qui Pierre Matisse l’avait offerte – a préféré s’en séparer sous la pression des trustees. L’indignation des mécènes siégeant au conseil d’administration du musée l’emportait alors, privant le MoMA d’une œuvre emblématique. Si La Leçon de guitare apparaissait aujourd’hui aux enchères, les collectionneurs du monde entier se battraient pour l’emporter, certainement au-delà des 10m$.

Acheter Balthus

Le marché ne s’embarrassent pas des polémiques. Les collectionneurs ne retiennent que la puissance de cette oeuvre singulière, sincère et troublante. Le photographe japonais Araki le dit bien: «Balthus touche avec le regard et jamais avec les doigts». Sur le terrain des enchères, les toiles suscitent d’autant plus d’intérêt qu’elles sont rares. Le phénomène de rareté a considérablement accéléré la hausse de cote ces dernières années et une toile en particulier, Lady Abdy (1935), illustre la formidable hausse de prix dont fait l’objet l’oeuvre de Balthus. En novembre 1988, un acheteur bien inspiré déboursait 1,4 m$ à Londres pour  Lady Abdy (Sotheby’s), dont le prix devait augmenter 8,5 m$ en trente ans, pour atteindre 9,9m$ lors d’une vente de prestige de Christie’s en novembre 2015 (Lady Abdy, New York). Le modèle choisi par Balthus n’est pas étranger à ce record, car la superbe Lady Abdy (née Iya Grigorievna de Gay) est l’une des muses les plus marquantes de l’époque. Elle n’inspira pas seulement Balthus mais aussi Derain, Man Ray, Cecil Beaton ou encore George Hoyningen Huene…

Les plus belles toiles valent des millions et même les esquisses au crayon sont très bien cotées, passant souvent les 20 000$. Ces esquisses fascinent les amateurs pour révéler tout le soin porté à la composition et à la lumière en quelques coups de crayon. A la fin de sa vie, Balthus ne parvenait plus à dessiner sur le vif, la vision et la précision de sa main lui faisant défaut. Il troqua alors le crayon pour l’appareil photo et réalisa des milliers de polaroids d’après lesquels il pouvait ensuit travailler à son rythme. Ces clichés (près de 2 000 photos) ont fait l’objet d’une exposition au sein de la prestigieuse galerie Gagosian à New York il y a une quinzaine d’années avant d’être censurées par un musée Allemand (le musée Folkwang à Essen en 2014). Les polaroids commencent à être valorisées au même titre qu’un dessin préparatoire. Un premier polaroid a été mis en vente en mai dernier chez Philipps à New York. Vendu pour 8 000 $ (Untitled), il place d’emblée Balthus comme l’un des artistes les mieux cotés sur ce petit support sensible, après Warhol et Mapplethorpe. Une cote qui n’est pas prête de ternir, d’autant qu’elle est soutenue par le marchand le plus puissant qui soit, Larry Gagosian.

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