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Les promesses de l’expressionnisme

[10/04/2018]

L’Expressionnisme ne cherche ni à montrer ni à démontrer, il exprime. Sa naissance, au début du XXème siècle en Allemagne, s’inscrit dans l’atmosphère qui précède la première guerre mondiale. Visionnaires, les artistes perçoivent et ressentent la brutalité des changements en cours, l’hostilité du monde dans lequel ils n’ont pas d’autre choix que d’évoluer. Leur expression reflète la tension qui les traverse et leur peur de l’avenir.

Le terme même d’« expressionniste » naît en 1911 pour désigner une expressivité exagérée lors de la 22ème Exposition de la Berliner Sezession. Le terme s’applique d’abord à des artiste français, dont Picasso, avant d’être adopté pour distinguer un courant moderne permettant de rassembler sous le même vocable plusieurs artistes : Erich Heckel, Ernst Ludwig Kirchner, Max Pechstein et Karl Schmidt-Rottluff (auparavant membres du groupe Die Brücke), puis Vassily Kandinsky et Franz Marc (membres du Blaue Reiter) et enfin Emil Nolde, George Grosz, Otto Mueller, Max Pechstein et Otto Dix.

L’intensité expressive est le point commun de ces artistes, qui ont peint la révolte et la vulnérabilité de leur temps. Volonté de rupture, peinture tourmentée, urgence de la touche, couleurs exacerbées et souvent agressives, simplifications des formes, stylisations anguleuses, les artistes livrent des visions angoissantes d’une réalité subjectivement déformée. Emil Nolde confiait « je dessinais le revers de la vie, le maquillage, la boue glissante, la déchéance »… cette peinture de l’angoisse, qui fut aussi un art d’exorciser la guerre, constitue l’un des pans les plus précieux et les plus sévères de l’histoire de l’art du XXème siècle, que musées et grands collectionneurs s’arrachent aux enchères. La rareté d’œuvres importantes est à l’origine d’une forte progression des prix. En témoigne le nouveau record multimillionnaire de l’Expressionnisme allemand enregistré l’an dernier, grâce à une toile essentielle signée Max Beckmann.

Un nouvel ordre de prix grâce à Beckmann

C’est à ce seul artiste allemand, Max Beckmann, classé parmi les « peintres dégénérés », exilé à Amsterdam en 1933 avant de rejoindre les États-Unis en 1947, que l’Allemagne doit les meilleures adjudications enregistrées sur son sol l’an dernier. Deux œuvres sont parties bien au-delà de leurs estimations hautes en juin 2017 : Tiergarten im Winter a passé les 2m$ (frais inclus) chez Grisebach le 1er juin, suivie par le Château d’If cédé 1,8m$ le 10 juin chez Ketterer Kunst GmbH… Les acheteurs mobilisés sur ces toiles ne se sont pas trompés. Ils ont certainement pressenti l’arrivée du nouveau record absolu de Beckmann annoncé à Londres quelques jours après ces deux ventes organisées en Allemagne. En effet, le 27 juin 2017, Christie’s vendait, à Londres, la toile Bird’s Hell pour 45,8m$, plus du double du précédent record de l’artiste aux enchères (22,5 m$ en 2001). Ce sommet spectaculaire s’explique que par le fait que Bird’s Hell (Hölle der Vögel) est une œuvre à part dans l’histoire de l’art, une œuvre majeure dont on ne connaît pas d’autre équivalent pour Max BECKMANN (1884-1950) et un monument contre l’oubli. Plaidoyer contre le IIIème reich, Les oiseaux de l’enfer ont pris forme sur la toile de l’artiste en 1937, l’année même de l’exposition d’art dégénéré organisée par le régime nazi à Munich. Ces oiseaux de l’enfer sont à Beckmann ce que Guernica est à Pablo PICASSO d’après l’historien de l’art Jill Lloyd. Mais le chef d’oeuvre de Beckmann fut moins médiatisé que celui de Picasso, réalisé en 1937 également, après le bombardement de la petite ville de Guernica. Le record dont Beckmann a fait l’objet l’an dernier rétabli quelque peu cet oubli de l’histoire en établissant le sommet de l’art expressionniste allemand. Cette revalorisation du mouvement était attendue, cinq années après les 120m$ décrochés par l’obsessionnel Cri d’Edvard MUNCH, prédécesseur de l’Expressionnisme (vente Sotheby’s du 2 mai 2012).

Appel aux chefs-d’œuvre

L’année 2017 fut aussi celle du nouveau record mondial d’Emil NOLDE, avec 5,2m$ décrochés pour la flamboyante toile Indische Tänzerin (1917) en novembre dernier chez Christie’s à New York. Grâce à ce nouveau sommet, Emil Nolde prend la 127ème place du classement mondial, selon les résultats annuels des artistes en 2017. Mais la cote de Nolde reste en-deçà de celle de Ernst Ludwig KIRCHNER, en 84ème position mondial avec 23,6m$ d’œuvres vendues aux enchères au cours de l’année dernière. Bien que Kirchner demeure l’un des artistes les plus cotés du mouvement et que six de ses œuvres aient passé le million de dollars l’an dernier (en Suisse, aux États-Unis et au Royaume-Uni), aucune œuvre à la mesure de sa toile Berliner Strassenszene/Bäume n’est apparue sur le marché depuis des années. La toile Berliner Strassenszene/Bäume était l’un des fleurons d’une vente new-yorkaise de Christie’s en 2006. Elle fut, à l’époque de sa vente, comparée aux célèbres Demoiselles D’Avignon de Picasso et Christie’s lui consacrait un dossier de douze pages dans son catalogue de ventes, sentant un record possible pour l’expressionnisme allemand. Le résultat atteint par Berliner Strassenszene/Bäume fut à la hauteur des attentes, avec un prix final de 38m$ pour cette œuvre muséale.

Chaque année, plusieurs toiles ou dessins de ces mêmes artistes ne se vendent pas, soit parce que la juste estimation est délicate à trouver, soit parce que les œuvres en question n’ont pas suffisamment de verve expressionniste. La qualité d’une signature ne fait pas seule le prix, ni ne garantie l’aboutissement d’une vente. Les sujets trop classiques n’intéressent personne et les acheteurs sont exigeants, tout en étant prêts à mettre le prix fort pour accéder aux meilleures œuvres. Si le principe de rareté déclenche aujourd’hui des batailles d’enchères sans précédent pour les chefs-d’œuvre, l’enjeu pour 2018 réside dans la capacité des sociétés de ventes à mettre sur le marché des œuvres de la plus haute qualité possible.

 

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