Les abstraits les plus demandés de Paris

[08/06/2021]

Le 3 juin, Christie’s donnait une vente d’art d’après-guerre & contemporain en 120 lots dont des œuvres de César, Kosuth, Dubuffet, Richter… or, parmi la grande diversité d’œuvres et d’artistes, l’art abstrait s’est totalement imposé.

Paris a une longue histoire avec l’abstraction. Dans les années d’après-guerre, la capitale française fut un centre artistique dynamique et fécond attirant des artistes de toutes nationalités. La rencontre de ces artistes si divers avec les rêveurs français d’une nouvelle abstraction a formé ce que l’on nomme « l’École de Paris”.

On retrouve parmi eux Hans Hartung, Pierre Soulages, Maria Vieira da Silva, Serge Poliakoff, Alfred Manessier, André Lanskoy ou encore Chu Teh-Chun. Chacun a su inventer une abstraction poétique, une nouvelle peinture de l’invisible. “Par des moyens authentiquement plastiques”, pour reprendre les mots d’Alfred Manessier, ils ont “mis à nu les équivalences spirituelles du monde extérieur et d’un monde plus intérieur.”

Loin de bénéficier d’une même ferveur de la part des collectionneurs, ces artistes affichent entre eux des disparités de prix très importantes : lorsque le record de Pierre Soulages dépasse les 10 millions de dollars dans le cadre d’une vente new-yorkaise, celui d’André Lanskoy plafonne à 321 000 $.

Les records de l’Ecole de Paris (en France ou à l’étranger)

Pierre SOULAGES > 10,6 m$
Peinture, 23 décembre 1959
Christie’s NY (15/11/2018)

CHU Teh-Chun > 29,5 m$  
Harmonie hivernale, 1986
Sotheby’s, HK (18 avril 2021)

Hans HARTUNG > 3,2 m$
 T1956-13, 1956
Sotheby’s, Paris (6 décembre 2017)

Maria Elena VIEIRA DA SILVA > 2,8 m$
L’Incendie I, 1944
Christie’s Londres (6 mars 2018)

Serge POLIAKOFF >  1,2 m$
Composition, 1954
Ferri & Associés, Paris (10/06/2011)
 
Alfred MANESSIER> 592 000$
Turris Davidica, 1952
C. de Saint-Cyr, Paris (15/10/2007)

André LANSKOY > 321 000 $
Sans titre (c.1967)
Christie’s, Paris (5 juin 2019)

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Les sept abstraits cités ci-dessus étaient tous représentés lors de la dernière vente consacrée à l’art d’après-guerre et contemporain chez Christie’s Paris, le 3 juin dernier. Figuraient aussi au catalogue les tenants d’une abstraction plus construite représentée par Victor Vasarely, Carlos Cruz-Diez, Daniel Buren dont les prix se sont considérablement étoffés à New York ces dernières années, jusqu’à atteindre 2m$ (Peinture aux formes indéfinies).

Cette session n’affiche pas de résultat millionnaire et totalise 9,9m$, une somme que pourrait dépasser une seule toile majeure de Soulages aujourd’hui. Néanmoins, quelques œuvres disputées bien au-delà des estimations annoncées donnent une tendance claire de la demande actuelle depuis la place de marché parisienne.

Ils ont (au moins) doublé leurs estimations

Le plus beau coup de marteau de la vente est tenu par une huile sur toile de CHU Teh-Chun, qui a doublé son estimation basse pour finir à 620 000 euros (soit 751 000$). Un résultat conforme à l’agitation que connaît le marché de cet artiste franco-chinois, dont l’évolution du prix des toiles est encore plus spectaculaire que celle de ZAO Wou-Ki :  la hausse enregistré pour le premier est de +330% depuis 2010, contre 285% pour Zao, dont les prix était bien plus haut à l’origine.

 

Evolution des indices de prix comparés des peintures de Chu Teh Chun (en jaune) avec celles de Zao Wou Ki (turquoise). Copyright Artprice.com

 

Le deuxième lot le plus disputé est un brou de noix de Pierre Soulages cédé au double de l’estimation pour 500 000 euros, soit un peu plus de 600 000 $ (Brou de noix, 65 x 50 cm, 1958). Un résultat qui, comme pour celui de Chu Teh Chun, n’étonne pas, compte tenu de la très forte demande du marché. Désormais centenaire, ce grand artiste a vu ses prix croître de +200% en cinq ans seulement sur le marché des enchères.

Une toile de Georges MATHIEU, Voie d’astres (1985), s’est vendue au-delà de l’estimation annoncée : 125 000 euros au total, ce qui équivaut à 151 000 $. Considéré comme l’un des pères de l’abstraction lyrique et des drippings développés par Jackson Pollock, Georges Mathieu a le vent en poupe depuis un retentissant record de 2,2m$ établit le 2 décembre 2020 chez Sotheby’s Hong Kong pour Souvenir de la maison d’Autriche, une huile sur toile de six mètres de long.

Signalons enfin un artiste plus confidentiel : Beauford DELANEY, dont la petite toile de 1963 poétiquement intitulée Embrun triplait allègrement son estimation moyenne pour s’établir à 39 000 $. Des œuvres plus importantes de Delaney s’arrachent à plus de 500 000 $, en France comme aux Etats-Unis pour ce peintre afro-américain originaire de Knoxville dans le Tennessee et mort à Paris en 1979. Exposé pour la première fois à Paris à la Galerie Prismes avec le groupe Nuagisme, il est très proche de l’avant-garde française avant de tomber dans l’oubli. Il est redécouvert à la fin des années 1980 grâce au travail du galeriste français Philippe Briet qui lui consacre trois expositions dans sa galerie new-yorkaise.

Evolution de l’indice des prix aux enchères de Bauford Delaney. Copyright Artprice.com

 

Chu Teh-Chun, Pierre Soulages, Josef Albers, Hans Hartung et Vieira Da Silva ont fait tomber les plus beaux coups de marteau du 3 juin, générant ensemble 2 m$, soit 20% du fruit de cette vente. L’une des grandes richesses du marché parisien repose aujourd’hui sur la capacité d’offre de ces artistes, dont la demande et les prix ne cessent de croître en France, comme à l’étranger.