Le meilleur de l’art abstrait cette année

[06/11/2012]

 

Trouver des toiles de qualité muséale pour les maîtres historiques de l’art abstrait tels que Frantisek Kupka, Robert Delaunay, Wassily Kandinsky, Piet Mondrian ou Kasimir Malevitch relève de la gageure. Les meilleures pièces se trouvent dans les musées ou ne sortent que très rarement des collections privées.

Le grand Piet MONDRIAAN par exemple, l’un des pionniers les plus influents de la peinture abstraite, affiche seulement trois résultats supérieurs à 10 m$, dont deux explosaient leurs estimations, portés par la fièvre que suscitait la dispersion de la collection Pierre Bergé au Grand Palais de Paris (Christie’s, 23 février 2009). Plus ténu encore, le marché de Kasimir Sevrinovitch MALEVICH ne compte que 10 peintures passées à l’encan en vingt ans. Ces toiles si précieuses s’arrachent à des millions d’euros si elles sont d’époque suprématiste (record actuel : Suprematisch Composition, 1919, cédée 53,50 m$, chez Sotheby’s New York le 3 novembre 2008).
Le fondateur historique de l’art abstrait, Wassily KANDINSKY, se rencontre le plus souvent en Allemagne : 35 % des transactions en Allemagne, contre 24 % aux États-Unis et 18 % au Royaume-Uni. Pourtant, les pièces maîtresses intègrent les ventes de Londres et surtout de New York, qui tient la palme des records de Kandinsky avec deux adjudications à plus de 10 m$. La première fut frappée en mai 1990, au pic de la dernière bulle spéculative et la seconde en novembre 2008, au moment où le marché de l’art vacillait. Le marché allemand est riche en œuvres mais pas en chefs-d’œuvre (une seule enchère millionnaire signée en Allemagne ces vingt dernières années). On y trouve par contre quelques huiles antérieures à la période abstraite, de très belles aquarelles et des lithographies dont certaines abordables pour moins de 10 000 $.

L’abstraction d’après-guerre
Les acheteurs se reportent de plus en plus fermement sur les grands abstraits d’après-guerre, américains surtout, tant et si bien que les prix décrochés cette année par Mark ROTHKO, Clyfford STILL, Jackson POLLOCK ou Barnett NEWMAN atteignent, voire dépassent les meilleurs scores des artistes abstraits historiques. Les plus belles ventes d’œuvres abstraites ont, ces douze derniers mois, été signées en Occident avec 80 % des adjudications réalisées à New York et 20 % à Londres.
Une vacation se démarque : la vente du soir d’art d’après-guerre et contemporain menée par la maison de ventes Christie’s le 8 mai 2012. Le palmarès de cette vacation passe par 21 nouveaux records mondiaux et une adjudication à hauteur de 77,5 m$ pour Orange, Red, Yellow, un champ coloré de Mark Rothko qui révisait de 12,5 m$ un record jusqu’alors tenu par les 65 m$ de White Center (Sotheby’s New York, le 15 mai 2007). Les 20,5 m$ emportés par Number 28 signait un nouveau record mondial pour Jackson Pollock le 8 mai (Christie’s), suivi quelques minutes plus tard par le nouveau record de Barnett Newman lorsque Onement V doublait son estimation basse pour atteindre 20 m$.

Le cas Richter
Plus récemment, le 12 octobre 2012 pour être exact, la réussite de la vente de prestige de Sotheby’s Londres a tenu en un nom : celui de Gerhard RICHTER, qui assurait la moitié des recettes de la vacation grâce à une seule œuvre : Abstraktes Bild (809-4). Cette large abstraction vibrante de couleurs solaires et d’un bleu profond a littéralement explosé sa fourchette d’estimation. Le résultat est spectaculaire : enterrant de 10 m£ son estimation basse, cette pièce est montée jusqu’à 19 m£ (30,4 m$) hors frais ! Richter n’a jamais tant été d’actualité. Une rétrospective lui a été consacrée cette année à Londres, Berlin et Paris et les maisons de ventes prennent le relais médiatique en enchaînant les records depuis quelques mois. Désormais, l’octogénaire allemand, surnommé le « Picasso du XXIème siècle » est l’artiste vivant le plus cher au monde et ses meilleures œuvres dépassent les 10 m£ depuis un an seulement !
La demande est actuellement si vorace pour cette signature que Christie’s, Sotheby’s et Phillips de Pury & Company ont mis à l’encan pas moins de treize toiles du maître en trois jours (entre le 10 et le 13 octobre) pour un produit des ventes global de 28 m£ (environ 45 m$). Ces résultats sont impressionnants car, pour mémoire, deux années pleines d’enchères étaient nécessaires il y a peu de temps pour dégager un tel chiffre d’affaires (produit de ventes des années 2004-2005). La folie Richter se mesure aussi à une cote en progression de presque 400 % sur la décennie.

Le cas Soulages
Son œuvre indépendante et méditative s’est imposée dans le monde entier. En 2001, il est le premier artiste vivant invité à exposer au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, puis à la galerie Tretiakov de Moscou. Aujourd’hui, il est l’artiste français vivant le plus cher aux enchères. Pierre SOULAGES peint ses premières toiles abstraites en 1946. En 1979, concentré sur le noir, il dépasse la proposition monochrome et entre dans un espace de questionnements. Aucune morbidité en effet dans l’élection de la couleur noire, qu’il travaille comme une matrice capturant et reflétant la lumière.
L’artiste bénéficie d’un formidable engouement, révélé par une croissance des prix de 370 % sur la dernière décennie. Il signait sa première enchère millionnaire le 6 juillet 2006 pour une huile de 1959 partie au triple de son estimation chez Sotheby’s Paris (1,06 m€, 162 x 130 cm). Vingt ans plus tôt, une œuvre similaire, de même année et mêmes dimensions, était accessible pour moins de 60 000 € (120 000 DEM) chez Lempertz à Cologne. En 2007, pour la seconde fois, une œuvre historique de Soulages fut frappée au-delà du million, puis une troisième fois en décembre 2008 (à 1,31 m€ chez Perrin-Royère-Lajeunesse à Versailles puis à 1,3 m€ chez Sotheby’s, Paris). En 2001, il passe à trois reprises le seuil du million, atteignant même 2 m€ pour une puissante toile rouge et noir de 1956 (« Peinture 130 x 162 cm », 2 m€, soit 2,85 m$, Sotheby’s Paris, 31 mai 2011). Son meilleur résultat cette année récompense une toile ancienne (1953) de format moyen (92 x 65 cm), qui doublait grassement son estimation basse pour un résultat de 650 000 € (plus de 808 000 $) chez Christie’s Paris, le 31 mai 2012.

Autres tendances notables sur le marché des œuvres abstraites : portés par la vitalité du marché asiatique, ZAO Wou-Ki et CHU Teh-Chun réalisent désormais leurs meilleures enchères (millionnaires !) à Hong Kong , tandis que les artistes de l’École de Paris, qui ont connu une flambée vertigineuse des prix en 1989 /1990 puis une longue traversé du désert, voient leur cote regonfler au niveau de leurs meilleurs jours. Les ventes de Serge POLIAKOFF, Hans HARTUNG, Serge CHARCHOUNE et bien d’autres sont donc à suivre de près.