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Le dessin, un marché à part entière

[11/07/2017]

Longtemps resté associé à l’étape préparatoire, au travail préliminaire, à l’amorce d’une recherche annonçant une œuvre finale peinte ou sculptée, le dessin fut abordé pendant des siècles comme une catégorie mineure de la création, hormis chez quelques amateurs éclairés voyant en lui la véritable racine de la création tout en y décelant une puissante autonomie. Avec le temps, la hiérarchie des genres et des catégories s’est effritée au profit d’une reconsidération de cet art. Les mentalités assouplies et la méfiance tombée, le dessin a pris véritablement sa place, passant de l’arrière plan à l’avant-scène dans les collections privées, les musées et les salons spécialisés. Non seulement il n’est plus considéré comme un genre mineur en regard de la peinture mais il affiche une exceptionnelle prospérité.

Le constat est limpide sur le marché des enchères où la demande s’est récemment repliée au profit de valeurs établies, de signatures solides. Or, ces signatures solides sont par nature plus abordables par le dessin que par la peinture. Les grands collectionneurs se sont donc recentrés sur les belles feuilles issues de signatures importantes depuis l’an dernier tandis que les collectionneurs boulimiques laissent libre cours à leur désir d’acquisition pour des raisons tenant autant à la passion qu’au sens pratique. Peu gourmandes en place, les feuilles légères sont en effet aisément stockables, un atout plus qu’un détail pour des amateurs capables d’accumuler des centaines, voire des milliers d’oeuvres d’art. Le dessin séduit par ailleurs les collectionneurs novices qui ont tendance à entrer dans l’univers de la collection avec ce médium avant de passer à la vitesse supérieure. Cela fait partie de l’apprentissage à moindre risque, le dessin étant par nature moins cher et généralement plus humble que les peintures, les sculptures ou les installations.

En emportant à la fois l’adhésion des nouveaux collectionneurs comme des plus aguéris, cette tranche spécifique du marché est devenue de plus en plus dynamique dans l’océan des enchères. En terme de parts de marché, sa portion est loin d’être congrue puisque la vente de dessins représente presque le quart des recettes mondiales aux enchères, une part qui a doublé en 10 ans. Le rang des amateurs gonfle si bien plus que ce médium affiche des niveaux de prix en constante progression sur les 10 dernières années, une hausse de l’ordre de 60 % pour les dessins anciens et et de 25 % en moyenne pour les feuilles contemporaines.

Les collectionneurs américains, anglais et français sont particulièrement attentifs et gourmands mais l’évolution positive de ce secteur du marché ne peut être comprise sans sous-peser le rôle fondamental de la Chine. N’oublions pas que la tradition artistique chinoise prend sa source dans la maîtrise de l’encre de Chine, technique incorporant les éléments esthétiques et philosophiques typiques de cette immense culture. L’explosion du marché chinois, centrée autour de 2010, correspond parfaitement à celle que connut également le dessin. Les dessins les plus chers du monde sont donc naturellement ceux des artistes chinois, y compris sur la période contemporaine tant la demande du marché intérieur chinois est puissante sur ce secteur de la création. Bien que le dessin le plus cher du monde des enchères soit signé par Edvard Munch depuis que l’emblématique version du cri a passé les 100 millions de dollars (107 m$ en 2012 chez Sotheby’s à New York), les chinois ont porté leurs Maîtres à des niveaux de prix exceptionnels, notamment QI Baishi (1864-1957) pour la période moderne (avec plus de 65 m$ emportés par Eagle Standing on Pine Tree vendu chez China Guardian en 2011) et le contemporain CUI Ruzhuo (1944) qui compte parmi les artistes vivants les plus cotés du monde, avec ses dessins parfois plus chers encore que ceux de Picasso.

Face à l’importance évidente du dessin dans la culture chinoise, la reconnaissance de l’autonomie du dessin en Occident fut plus longue, fruit d’un travail de fond mené pendant des années par quelques acteurs clefs issus de la critique d’art, du marché et des institutions culturelles. Dans les années 90, les musées rechignaient encore à exposer le dessin pour lui-même. Il se retrouvait aussi délaissé dans les programmes d’enseignements dispensés par les Ecoles des Beaux-arts où l’on privilégiait à l’époque l’articulation conceptuelle ou la familiarisation avec les nouveaux logiciels informatiques. Les artistes n’ont cependant jamais abandonné le dessin et c’est grâce à la reconnaissance obtenue par certains d’entre eux au cours de ces mêmes années 90 qu’il est revenu au cœur de l’actualité. Les dessins au fusain de l’américain Robert LONGO (1953) et les œuvres baroques, dramatiques et éphémères du français Ernest PIGNON-ERNEST (1942) sur les murs des grandes villes ont puissamment réhabilité la pratique. Le dessin s’est peu à peu dépouillé d’un habit intimiste qui le corsetait en le poussant presque au secret. Symptomatique de sa confidentialité, il s’exposait peu en vitrine chez les galeristes il y a encore une vingtaine d’années. Pour le sortir de l’ombre, il aura fallu l’émergence de salons spécialisés et l’implication des grands musées. C’est désormais chose faite, dans toute l’Europe mais aussi aux Etats-Unis. Du Drawing Center installé dans le Lower East side de New York au tout récent Drawing Lab de Paris, les nouvelles propositions curatoriales visent à démontrer que le dessin ne se limite plus à une technique mais qu’il en appelle une multitude. Champ de diversité, il repousse ses limites avec les découvertes contemporaines, conquiert d’autres espaces que celui de la feuille blanche, sort des marges, adopte toutes sortes de supports, ouvre de nouveaux territoires d’exploration. Le dessin reste, résolument, un genre contemporain en pleine mutation.

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