Kawsmania sur le marché de l’art

[14/04/2020]

De son vrai nom Brian Donelly, Kaws est né à New York en 1974. Le quarantenaire américain a commencé par des graffs et des détournements illégaux de publicité commerciale, appelées «subvertising». Il a ensuite été coopté par ses cibles, Marc Jacobs, Nike, Dior et les Studios Disney, des collaborations très lucratives qui lui ont assuré une immense visibilité, au point de devenir lui-même une marque.

L’art d’envahir le monde

Avec des moyens de production à grande échelle, KAWS édite des t-shirts (il a son propre label streetwear), des sérigraphies et des Art Toys, ces figurines inspirées de dessins animés produites en éditions limitées. Mais à la différence de la plupart des graffeurs, l’artiste a su imposer l’iconographie régressive des Art Toys dans le paysage de l’art contemporain, notamment sa création la plus emblématique : un hybride de Mickey Mouse et d’un crâne de pirate appelé The Companion, littéralement le Compagnon. Depuis vingt ans, ce personnage décliné en toutes tailles (de quelques centimètres à plusieurs dizaines de mètres) et en de multiples matériaux (bois, plastiques, métal) a envahi le monde via des productions à grande échelle. Pas un salon d’art sans croiser ces figurines tandis que des sculptures gonflables géantes s’invitent dans les grandes métropoles. Du plus petit au plus grand, il y en a évidemment pour tous les prix, que quelques dollars à quelques millions.

En période de confinement, les Compagnons de Kaws ont été exposé de partout et en même temps, grâce à une édition d’œuvres en réalité augmentée (RA). Le lancement de ce projet était prévu de longue date pour le mois de mars 2020, soit au début de la période de confinement en Occident et cette série d’œuvres virtuelles a finalement répondu à un besoin impérieux de « compagnie » à distance, car tout est passé par les écrans.

Pour mener à bien son projet, Kaws s’est associé avec la société Acute Art, spécialisée dans la réalité augmentée. Ils ont proposé 25 Compagnons de grandes dimensions (1,8 mètres) à acheter pour 10.000$ chacun et des Compagnons de 45 cm à louer pour 6,99$ la semaine, 29,99$ le mois. Une version gratuite du Compagnon petit format a par ailleurs été mise en ligne avec l’arrivée du confinement. Le principe est simple : une fois la figurine virtuelle choisie et le payement effectué, l’image flottante du Compagnon peut être incrustée où on le souhaite dans l’environnement réel au moyen d’une navigation intuitive.

Dans la foulée, Kaws et Acute Art ont lancé une exposition en réalité augmentée : Expanded Holiday, constituée de douze sculptures virtuelles monumentales incrustées (virtuellement) sur tous les continents : devant le musée d’art islamique de Doha, la grande roue de Hong Kong, un pont de Londres, la National Gallery of Victoria de Melbourne, au-dessus de Times Square à New York, du Louvre à Paris, en passant par Tokyo, Seoul, Taipei ou Sao Paulo. Cet ambitieux projet a fait le lui le seul artiste « exposé » tout autour de la planète en mars dernier.

Kaws

KawsUntitled (SM1), 2000
Acrylique sur toile, 41 x 41 cm. © Kaws

Une popularité explosive

Le travail en réalité augmentée de Kaws a pu assouvir la demande de ses fans, nombreux à travers le monde. L’artiste est immensément populaire, en témoigne le nombre de ses détracteurs, mais surtout les 2,8 millions de followers de son compte Instagram et la popularité de ceux qui le collectionnent, dont font partie Justin Bieber et Pharrell Williams. En témoigne aussi son succès considérable aux enchères. Kaws n’est autre que l’artiste contemporain le mieux vendu de notre époque, avec 963 adjudications au cours de l’année 2019, soit deux œuvres et demi adjugées par jour en moyenne. Personne ne fait mieux. Sans compter les ventes directes faites sur site de l’artiste et par son galeriste Emmanuel Perrotin dont les chiffres ne sont pas communiqués.

Kaws a collaboré pendant 11 ans avec Emmanuel Perrotin, qui a un flair hors pair pour anticiper sur les phénomènes culturels. Le galeriste français l’exposait pour la première fois en 2008, année ou Kaws était introduit pour la première fois en salles de ventes. Son meilleur résultat plafonnait à l’époque à 8.750$ pour un Companion de plus de 120 cm édité sur 100 exemplaires. Pour la même pièce aujourd’hui, il faut compter autour de 100.000 $. Entre temps, Emmanuel Perrotin l’a exposé partout – Paris, Tokyo, Hong Kong, Seoul, Shanghai, New York – et les prix ont totalement flambé.

Kaws - distributon geographique - nombre de lots vendus

Kaws – Répartition géographique 2019 du nombre de lots vendus aux enchères. © Artprice.com

Le chéri du marché

Près de mille lots vendus dont des adjudications millionnaires : les œuvres de Kaws ont généré près de 109m$ l’an dernier. Trois fois plus qu’en 2018. Une véritable Kawsmania qui se ressent d’abord en Asie avec 60% des ventes, contre 10% seulement aux États-Unis et 14% en France (n’oublions pas que son galeriste est français). Particulièrement adeptes de son univers régressif, les acheteurs hongkongais, japonais, taïwanais et coréens ont fait de lui l’artiste américain chéri du moment. Il se classe d’ailleurs sur la troisième marche de podium mondial de l’art contemporain, derrière Basquiat et Koons, selon son produit de ventes annuel.

Le record de Kaws culmine à 14,8m$ depuis le 1er avril 2019, avec une peinture vendue à Hong Kong par Sotheby’s. L’oeuvre en question, The Kaws Album (2005), détourne le dessin animé des Simpson. Estimée pour 1m$ et vendue presque 15 fois ce prix, elle illustre bien la frénésie actuelle. Précisons que l’oeuvre passait sous le feu des enchères au bon moment, l’artiste s’étant assuré un buzz sans précédent en faisant flotter sur le port de Hong Kong un Compagnon gonflable de plus de 30 mètres. De retour à New York deux semaines plus tard, son acrylique The Walk Home inspirée de Bob l’Éponge confirmait la tendance en s’envolant pour 5,95m$, contre une estimation haute de 800.000$.

Nouvelle coqueluche du marché, Kaws incarne l’esthétique néo-pop américaine dominante. Un art de la Cool culture connecté avec l’art commercial, la mode, le graffiti, les dessins animés ; et servi par une iconographie simple à décoder (formes aplaties, lignes claires, couleurs vives) sortie des médias populaires. Le Compagnon est l’égérie de cette tendance mais Kaws a déjà un pied dans le futur. Il anticipe sur les possibilités de montrer l’art de demain.

 

Le 11 avril, l’artiste annonçait la mise en vente d’une petite édition d’estampes, reprenant la silhouette de Snoopy. Chaque tirage signé et numéroté (sur 25 plus 5 épreuves d’artiste) est mis en vente pour 1 200 $ au profit de l’association caritative Free Arts NYC, qui soutient les jeunes les plus vulnérables de New York. Une bonne action et une très bonne affaire, car impossible de trouver une estampe à édition limitée pour un si bas prix aux enchères… Mais il n’y en aura pas pour tout le monde, et les acheteurs sur les rangs étant tiré au sort. Des dizaines de milliers de personnes sont sur les rangs !