Jenny Saville, un monument de la peinture

[22/12/2020]

Attention ! L’art de Jenny Saville peut heurter les âmes sensibles. L’artiste britannique a changé la façon de représenter les femmes avec ses corps aux chairs abondantes et torturées. Cette peinture puissante est l’une des plus admirées de notre époque.

Celle qu’on a souvent placée dans l’héritage d’un Rubens ou d’un Lucian FREUD se revendique plutôt de Francis Bacon et de Kooning, des artistes qui ont peint les corps de femmes avec une certaine violence. Imparfaites, tourmentées, déformées parfois jusqu’au grotesque, Jenny Saville dérange elle aussi les chairs. Si les critères de beauté tout tracés l’ennuie, elle trouve plus d’intérêt aux imperfections qu’aux corps lisses, avec toutes les implications sociétales et les tabous que cela soulève. Le corps est son sujet dans sa plasticité même, et non pas l’objet de projection du désir des autres.

Une carrière lancée par Charles Saatchi

Jenny SAVILLE a fréquenté la Glasgow School of Art de 1988 à 1992, et a passé un trimestre à l’Université de Cincinnati en 1991. Lors de cette première rencontre avec les Etats-Unis, elle est frappée par l’obésité des corps. J’ai vu, confie-t-elle, “beaucoup de grosses femmes. De la grosse chair blanche en shorts et t-shirts. C’était bon à voir parce qu’elles avaient le physique qui m’intéressait”. En 1994, l’obtention d’une bourse lui permet de retourner aux Etats-Unis, où elle passe de nombreuses heures à observer le travail d’un chirurgien plasticien de New York. Comme les artistes de la Renaissance faisaient jadis leur « leçon d’anatomie” dans les morgues, Saville étudie les chairs blessées, transformées, fragiles et résilientes, à travers une multitude de croquis et de photos. Cette documentation servira les peintures à venir, dont les fameux nus féminins recouverts de marques préopératoires tracées au feutre.

Arrive la fin des études et la traditionnelle exposition de dernière année. C’est à cette occasion que Jenny Saville est repérée par Charles Saatchi. Le célèbre collectionneur et galeriste achète toute son exposition, et lui offre un contrat de deux ans au sein de sa galerie londonienne. A 23 ans, Saville se retrouve projetée dans le monde réputé si fermé de l’art contemporain. Elle s’impose dès lors comme l’une des figures tutélaires des Young British Artists, ce regroupement de jeunes artistes britanniques initié par Damien HIRST et Tracey EMIN, puis réuni par Charles Saatchi en 1997 dans le cadre de l’exposition Sensation à la Royal Academy of Art de Londres. Un an plus tard, une première toile fait son apparition aux enchères et les prix s’envolent déjà.

Evolution du produit de ventes depuis 2000Jenny Saville: évolution du produit de ventes depuis 2000. Copyright Artprice.com

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20 ans pour devenir l’artiste vivante la plus chère

L’exposition Sensation est encore fraîche dans les mémoires lorsqu’une première grande toile de Jenny Saville passe aux enchères en 1998. Celle-ci triple son estimation haute, obtenant d’emblée plus de 84 000$ (Prop, Christie’s Londres). 20 ans après cette première adjudication, Saville sera sacrée “artiste femme vivante” la plus cotée au monde. Entre-temps, sa renommée n’a fait que s’accroître, et la demande a été exacerbée avec son entrée au sein de la galerie Gagosian en 2002. Mais Jenny Saville a aussi bénéficié d’un contexte favorable, porté par un effort général visant à revaloriser le travail des artistes femmes au cours des dernières années.

Au tournant des années 2010, une étude menée par Maura Reilly jette de l’huile sur le feu en dénonçant le manque de représentation des artistes femmes au sein des institutions culturelles et des grands musées. Elle démontre que seulement 29% des expositions individuelles organisées entre 2007 et 2014 au Whitney à New York concernaient des femmes, 25% à la Tate Modern à Londres, 20% au MoMA et 16% au Centre Pompidou à Paris. Ce déséquilibre a induit une moindre couverture médiatique des femmes par rapport aux hommes, donc une demande plus faible sur le Marché, d’où de fortes différences de prix aux enchères. A la publication de cette étude (2015) le prix le plus élevé pour l’œuvre d’une artiste vivante est de 7,1m$, pour un tableau de Yayoi KUSAMA ; le plus élevé pour un homme vivant est une sculpture de Jeff KOONS, vendue pour 58,4m$ (Balloon Dog (Orange), Christie’s New York). Plus de 50 millions séparent les deux artistes contemporains.

Dans les années qui suivent, de nombreuses initiatives sont menées pour réduire les écarts: expositions dédiées aux femmes, travail de promotion assumé des maisons de ventes, repositionnement de grands collectionneurs et des politiques d’acquisitions muséales. Citons notamment le MoMA Women’s Project (MWP) oeuvrant à améliorer le ratio hommes-femmes dans les collections du MoMA. Les œuvres d’artistes femmes étant bien moins coûteuses que celles des hommes, leur soudaine promotion a considérablement décomplexé les acheteurs et fait grimper leurs prix.

2016 : en plein dans la tendance du moment, le milliardaire chinois Liu Yiqian organise une exposition dédiée aux artistes femmes dans son musée privé de Shanghai (She, 27 juillet – 30 octobre 2016, Long museum). Il acquiert alors une toile monumentale de Jenny Saville pour 9m$, soit sept millions au-dessus de l’estimation haute. C’est un record pour l’artiste, et un coup de pub pour l’exposition du Long museum à laquelle l’œuvre est immédiatement intégrée. Deux ans plus tard arrive une toile considérée comme la meilleure œuvre de Saville jamais soumise aux enchères (Propped, 1992). Accompagnée d’une estimation haute de 5m$, l’œuvre est finalement cédée pour 12,5m$ chez Sotheby’s à Londres. C’est en passant le seuil des 10 millions de dollars que Saville est devenue l’artiste vivante la plus chère au monde. Il est désormais compliqué (pour ne pas dire impossible) d’accéder à une toile pour moins d’un million…

FR_Nombre de lots vendus par catégorieJenny Saville: nombre de lots vendus par catégorie. Copyright Artprice.com

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Les rares dessins, souvent de très grands formats au pastel, s’arrachent quant à eux pour plusieurs centaines de milliers de dollars. Avec un budget moindre, il reste quelques estampes et surtout des photographies issues d’une collaboration avec le photographe Glen Luchford (série Closed contact). Ces images glacées, au corps et aux visages déformés contre une plaque de verre, ont notamment fait l’objet d’une exposition à la galerie Gagosian en 2002. Certains acheteurs de l’époque sont susceptibles de revendre leur acquisition, mais il faut être vigilant : seule une dizaine d’occasions d’enchérir sur ces œuvres s’est présentée en 10 ans.