Jean Prouvé, le poète du métal

[23/02/2021]

C’est une vente manifeste qui s’est tenue dans le fief familial à Saint-Dié-des-Vosges le 13 février dernier : Jean PROUVÉ (1901-1984) a imaginé et construit au début des années 1960 une maison pour sa fille. Sur les hauteurs de Saint-Dié, elle est mise en vente depuis peu au prix d’1,5 M€. Avec ses 250 m² et ses 6 pièces, c’est la plus grande des maisons construites par le Nancéien. La vingtaine de meubles de la vente, à la provenance irréprochable, étaient tous installés jusqu’à l’année dernière dans l’immense living-room de 85 m2. Une aubaine pour les amateurs de design de cette époque, qui se sont âprement disputé les lots sur internet, avec les 12 personnes présentes dans la salle des ventes. Maître Sylvie Teitgen de l’Hôtel des Ventes AnticThermal, avait déjà procédé à la mise à l’encan de deux éléments en fer forgé exceptionnels, prélevés dans les anciennes Cristalleries de Nancy quasiment jour pour jour il y a 4 ans en 2017.

Une vente rétrospective

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Jean Prouvé, Simone Prouvé, Chaise Standard

Le catalogue de cette vente est un magnifique témoignage des différentes périodes de recherches de Prouvé. S’il n’y a pas de prototypes ou des variantes inédites, qui sont en général synonymes de record, certaines pièces sont néanmoins très rares comme les fauteuils Visiteurs en tôle d’acier laquée blanc, avec dossier, accotoirs et boules de pied en bois. Issus du célèbre modèle inventé au début des années 1940 pour le mobilier de l’hôpital Solvay à Dombasle, ces 4 exemplaires en particulier ont un supplément d’âme puisque les coussins ont été réalisés par Simone PROUVÉ, autre fille de Jean Prouvé devenue tisserande renommée. Estimés entre 60 000 et 80 000 €, deux d’entre eux ont été échangés à près de 175 000 € chacun, triplant leur estimation haute, les deux autres à plus de 140 000 €.
Autres stars de la vacation, les sept paires de chaises Standard, l’un de ses modèles emblématiques créé en 1954 : il participe avec Charlotte PERRIAND (1903-1999) aux appels d’offres destinés à l’ameublement des résidences universitaires Monbois de Nancy et Jean-Zay à Antony (Hauts-de-Seine). Prouvé fait de nombreuses recherches sur le mobilier collectif, produit en série, à la fois simple, robuste et ergonomique : bureaux et tables compas, bibliothèques, lits. Pour les chaises, il choisit la tôle pliée et renforce les pieds arrières qui reçoivent la plus grosse charge. Édité en grand nombre, cet élément semble doubler sa cote tous les 10 ans. L’une des paires de Standard, en tôle laquée beige, a recueilli plus de 55 000 € ; une deuxième, laquée de rouge, est partie pour plus de 50 000 €, et une dernière, en version laquée bleu, a manqué de peu les 60 000 €.
L’offre ne se tarit pas encore pour ces pièces d’ameublement qui tiennent dans le temps et ne se démodent pas. Le marché de Jean Prouvé est donc en progression constante et relativement épargné par la spéculation. D’autre part, même si les prix sont soutenus pour certains éléments, il existe encore de nombreuses pièces d’époque. Les rééditions n’ont donc pas encore pris le pas sur les vintage, comme c’est parfois le cas pour des pièces de design de l’Après-Guerre.

La « Maison du Docteur Gauthier »

En juillet 1961, le docteur Pierre Gauthier, époux de Françoise Prouvé, achetait la Tête-de-Saint-Roch sur les hauts de Saint-Dié pour la construction d’une demeure supervisée par son beau-père. Bâtie en panneaux d’aluminium strié, la maison marque l’évolution constructive en jouant sur l’idée de noyau et de panneaux porteurs : le noyau groupant salle d’eau, salle de bains et cuisine forme l’élément porteur principal pour les supports de toiture. Les façades sont elles-mêmes porteuses avec leurs panneaux métalliques rigides. A l’ouest, s’étend une partie fermée avec chambres, bureau et un vaste séjour.
Cette maison constitue un véritable pan d’histoire de l’architecture moderne et une formidable synthèse de l’œuvre de Jean Prouvé, à la croisée des chemins entre épure et fonctionnalité. Elle a également la particularité d’être démontable et donc transportable. Classée au titre des Monuments historiques, elle ne peut toutefois pas sortir du territoire français, mais la Ville de Saint-Dié verra sûrement avec regret partir ce patrimoine local. C’est pourquoi elle s’est rapprochée du ministère de la Culture et de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles), afin d’envisager de racheter cet élément important du paysage lorrain.

Jean Prouvé le Nancéien

Jean Prouvé en 1981

Jean Prouvé est un enfant du pays. Né à Nancy, fils d’artiste lui-même (Victor PROUVÉ (1858-1943), peintre et sculpteur), il est placé en apprentissage en ferronnerie. Très marqué par les principes de l’École de Nancy, avec des recherches très poussées sur la ligne et les capacités techniques du matériau, il établit son atelier dans sa ville natale et produit des éléments pour des édifices privés. De grands architectes commencent à faire appel à lui, MALLET-STEVENS lui fait confiance pour la grille d’entrée de la Villa Reifenberg, puis pour la Villa Noailles. Il fait alors prendre à son atelier une direction radicalement tournée vers l’architecture et l’industrie. Prouvé est à l’origine de l’utilisation de l’aluminium dans la conception du bâtiment. Il met au point des systèmes de façades légères qui bénéficient de ses recherches antérieures. Il a une approche globale de l’extérieur et de l’intérieur : pour lui, il n’y a pas de différence entre la construction d’un meuble et d’un immeuble. Il rejoint ainsi la doctrine de l’Union des Artistes Modernes dont il est membre fondateur aux côtés LE CORBUSIER, Pierre JEANNERET et Charlotte PERRIAND. Prouvé devient peu à peu designer : il réalise du mobilier pour des sanatoriums, des cités universitaires ou des écoles et surtout dessine, dans une France d’Après-Guerre en pleine reconstruction, des maisons légères. Appliquant les mêmes principes à la production de mobilier et à l’architecture, les structures, produites en petites séries, sont assemblées et articulées par des mécanismes permettant aux meubles comme aux bâtiments d’être aisément modifiés, démontés, déplacés. Il collabore avec des architectes prestigieux, comme Jean DE MAILLY sur le CNIT à la Défense en 1967 ou Oscar NIEMEYER sur le siège du PCF en 1970. Il partage également son savoir en étant titulaire de la chaire d’Arts Appliqués du Conservatoire national des Arts et Métiers.