Histoire de Marché : 30 juin 1939. Lucerne.

[31/08/2021]

Avant d’entrer en politique, Adolf Hitler avait des velléités artistiques. Recalé à deux reprises à l’entrée de l’Académie des beaux-arts de Vienne, il avait un avis bien tranché sur la nature de l’art et son rôle dans la société. A partir de 1933, il a toute latitude pour faire disparaître des institutions culturelles allemandes les œuvres des artistes considérés comme non conformes à ses propres idéaux. Un processus qui va de la saisie des collections d’art dit « dégénéré » dans les musées, à leur destruction ou leur dispersion en vente publique, en juin 1939 à la Galerie Fischer de Lucerne. Dans les retentissantes affaires de récupération et recherches en spoliations de biens juifs qui continuent de défrayer la chronique, plus de 80 ans plus tard, cette vente permet de mettre en lumière les confiscations qui ont touché les musées et galeries nationales allemandes, qui n’ont jamais récupéré leurs collections, ni été indemnisés.

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Inventaire de saisie d’art « dégénéré » dans les musées allemands. V&A Museum

« Entartete Kunst »

Après la prise de pouvoir d’Adolf Hitler le 30 janvier 1933, de nombreux directeurs de musées allemands sont démis de leurs fonctions : leur tort est d’avoir eu une politique d’achat et d’exposition tournée vers l’art moderne. De nombreuses œuvres sont transférées dans des dépôts à l’abri des regards, des prêts permanents et des dons sont restitués, les places laissées vides sur les cimaises sont remplacées par des paysages et des natures mortes moins offensants.
La propagande nazie s’empare des Beaux-Arts et veut montrer la grandeur de l’Allemagne à travers la peinture et la sculpture. Au début de 1937, Joseph Goebbels charge le président de l’Académie des beaux-arts, Adolf Ziegler, de réaliser une exposition itinérante de cet art jugé moderne, dégénéré ou subversif, en toute hâte, car elle doit être présentée en même temps que la Große Deutsche Kunstausstellung (« Grande exposition d’art allemand ») destinée, elle, à montrer un type d’art plus classique et « racialement pur » préconisé par le régime nazi. Quelques 1 100 œuvres d’art provenant de 30 musées sont choisies et transférées à Munich, et l’exposition, qui enregistre des records de fréquentation, ouvre le 10 juillet 1937 : les Juifs et les communistes, les pionniers de l’abstraction, et en particulier les expressionnistes du mouvement Die Brücke, sont exposés comme les artistes les plus « infâmes » du XXe siècle, parmi eux Ernst Ludwig KIRCHNER, Wilhelm LEHMBRUCK, Kurt SCHWITTERS. La muséographie est… particulière : la première salle présente des œuvres considérées comme blasphématoires, plus loin on peut voir des sculptures jugées insultantes pour les femmes, les militaires ou les fermiers d’Allemagne, le tout accompagné de slogans infamants peints sur les cimaises. Dans un espace, les productions de personnes atteintes de maladies mentales et celles de représentants de l’avant-garde sont mises en regard, pour mettre en évidence la perversité des artistes. L’exposition poursuit ensuite sa route à travers l’Allemagne, pour conforter les habitants de Leipzig, Weimar, Halle ou Salzbourg dans leur impression que les Juifs et Bolcheviques ne souhaitent que leur déchéance.

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Les deux expositions concurrentes de l’art allemand. 1937

A ce stade, la confiscation n’est plus qu’une question de temps. Goebbels veut vider les dépôts et les réserves de musées où l’Art Moderne avait été mis à l’ombre. La délégation Ziegler se rend à l’automne 1937 dans une centaine de musées et saisit 20 000 œuvres de plus de 1 400 artistes, qui sont ensuite transférées à Berlin et stockées dans l’entrepôt Victoria de la Köpenicker Strasse. Le 31 mai 1938 est édictée la Loi sur la confiscation des produits de l’art dégénéré. Celles qui ne sont pas sélectionnées pour la vente sont simplement détruites, brûlées le 20 mars 1939, dans la cour de la caserne des pompiers de Berlin. Les productions des artistes allemands sont cédées à vil prix durant une courte fenêtre de temps à des acheteurs internationaux via des marchands d’art reconnus comme Hildebrand Gurlitt et Karl Haberstock à Berlin ou Fritz Carl Valentien à Stuttgart. D’autres rejoignent la Suisse pour être mises à l’encan.

Le marché de l’art en Suisse en temps de guerre

Le régime national-socialiste en Allemagne a un impact considérable sur toutes les activités culturelles, ainsi que sur le marché de l’art. Avec l’accession d’Hitler au pouvoir, de nombreux artistes et collectionneurs d’art allemands trouvent refuge en Suisse. Le petit État est avantagé par sa neutralité et les excellentes relations internationales dont il bénéficiait. Encerclé par le IIIe Reich, l’Italie fasciste et la France occupée, il joue un rôle central dans la circulation et les transactions d’objets d’art. D’une part, la Suisse devient un lieu de dépôt sécurisé, temporaire ou permanent, d’œuvres d’art menacées ; d’autre part, c’est une plaque tournante où la vente d’œuvres d’art de plus ou moins grande valeur peut être négociée.

Par ailleurs, la guerre met sur les routes de nombreuses personnes, de tout niveau social et tous ont un besoin urgent de liquidités. Julius Freund, grand entrepreneur juif, avait par exemple fait partir sa collection d’art en Suisse dès 1933. Il fuit l’Allemagne en 1939, où ses biens sont saisis, et émigre au Royaume-Uni, où il meurt en 1941. Son épouse se trouve vite démunie et se voit contrainte de vendre une partie de sa collection via la Galerie Fischer, le 21 mars 1942. Le régime nazi a vendu en Suisse des œuvres d’art pillées afin de lever des devises étrangères et les collectionneurs et les marchands ont cherché à profiter des ventes forcées par les exigences de ce temps de guerre.

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Theodor Fischer, 1939

Esther Tisa Francini, chercheuse suisse en provenance et spécialiste du marché de l’art, développe l’idée que le système des enchères a pour ainsi dire explosé Après-Guerre, sur un glissement de modèle qui a eut lieu à l’époque du national-socialisme. Jusqu’alors, les collectionneurs achetaient majoritairement par l’intermédiaire de marchands, de galeristes ou se faisaient représenter aux enchères. Pendant la guerre et même avant cela, la maison de vente Fischer, comme d’autres, accueille des Emigrantenauktionen (« Ventes aux enchères d’émigrants »), pour que les réfugiés qui étaient arrivés sur le territoire suisse avec des œuvres de valeur puissent les vendre sur le marché « libre ». Cette filière de vente était sûrement jugée plus directe et rapide en ces temps troublés, la Suisse n’était dans certains cas qu’un sas de passage vers une émigration définitive hors de l’Europe. Ils ont cessé de traiter à la manière traditionnelle, avec des revendeurs et des intermédiaires. Les maisons de ventes, comme celles de Theodor Fischer, ainsi développées pendant la guerre, se sont retrouvées en position de force pour accueillir un marché de l’art en pleine croissance Après-Guerre.
Fischer, qui domine déjà le marché suisse, sait exploiter ces conditions, au point qu’en 1946, l’US Office of Strategic Services Art Looting Intelligence Unit (ALIU) le décrit comme « le point focal de toutes les transactions suisses d’oeuvres d’art pillées et le récipiendaire du plus grand nombre de tableaux pillés localisés à ce jour ».

La vente de Lucerne

Galerie_Fischer_1939_auction_catalogueEn 1937, l’exposition d’« Art dégénéré » a un retentissement international considérable, et pour cause, les artistes vilipendés sont célèbres à New York et à Londres. C’est ce qui donne aux nazis l’idée d’en disperser une partie à l’étranger, afin de récupérer des devises étrangères et soutenir l’effort de guerre. Göring et Goebbels – qui note dans son journal « autant faire de l’argent de ces poubelles » – utilisent la vente du 30 juin 1939 organisée dans les salons du Grand Hôtel national de Lucerne par la Galerie Fischer, comme un « test » pour explorer le potentiel futur de nouvelles ventes internationales. Il n’y aura en fait qu’une seule grande vente, le déclenchement de la guerre entrave toute nouvelle initiative.
La vente est largement médiatisée et des expositions ont lieu à Zurich et à Lucerne. Le parterre de 350 invités compte par exemple Pierre Matisse (fils d’Henri MATISSE et lui-même marchand à New-York) accompagné du collectionneur Joseph Pulitzer Jr, ou le collectionneur suisse Emil Bührle. La ville de Bâle obtient un Sonderkredit, une enveloppe spéciale de la part de la municipalité, de même que la délégation liégeoise, particulièrement bien nantie de 5 millions de francs belges (près d’1m$ en valeur actualisée), un effort considérable consenti par les musées et mécènes belges. L’un des motifs d’achat par les institutions publiques belges et suisses était de conserver ces œuvres d’art européennes en Europe et en mains publiques plutôt que de les laisser détruire par les Allemands ou disparaître dans des collections privées américaines. De nombreux spécialistes attendus choisissent en revanche de boycotter la vente, redoutant – à juste titre – que ses bénéfices n’aboutissent dans les caisses du Reich.

Le catalogue de la vente annonce pudiquement des « Maîtres de la modernité dans les musées allemands », le terme d’« art dégénéré » disparaît opportunément des écrits. Il recense 109 peintures et 16 sculptures dues à 39 artistes. Le magazine Beaux-Arts ne peut s’empêcher de noter l’attitude dédaigneuse du commissaire-priseur envers les oeuvres. Lorsque paraît le lot 95 l’Homme à la pipe/Der Raucher de Hermann Max PECHSTEIN, il a un petit ricanement « Ce doit être un portrait de l’artiste ». Il semble ravi lorsque les lots passent, en observant « Personne ne veut ce genre de chose », ou « Cette dame ne plaît pas au public ».

Pulitzer et Pierre Matisse remportent les enchères pour une œuvre de son père Trois femmes avec une tortue, pour un peu plus de 2 000$. Pulitzer en fera ensuite don au St. Louis Art Museum en 1964 où il se trouve toujours. Le lot 35, Aus Tahiti de Paul GAUGUIN fut enlevé par le musée de Liège pour l’équivalent actuel de 12 000$, avec une douzaine d’autres lots. 38 lots sont restés invendus : le lot 49, Tropisches Bad, peint en 1913 par Carl HOFER est récupéré par le marchand Bernhard A. Böhmer en 1940 et refait surface en salle des ventes, en 2020 chez Ketterer Kunst à Munich, martelé à 60 600 $. La valeur actualisée de l’oeuvre Artprice Indicator® indique un trend à la hausse pour cette toile presque carrée. Le lot 64, L’Eglise Notre-Dame à Bordeaux d’Oskar KOKOSCHKA est vendu quelques semaine après à Karl Buchholz. C’est à présent l’un des fleurons du musée des Beaux-Arts de Bordeaux. 87 œuvres sont adjugées pour un profit de 542 650 francs suisses, dont 518 327 FS pour le IIIe Reich, soit plus de 3m$ actuels. Ces rentrées sont bien inférieures aux gains escomptés. Les dernières œuvres sont renvoyées en Allemagne. Aucune indemnisation n’est bien sur proposée aux musées d’origine de ces pièces.

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Karl Hofer, Tropisches Bad

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La vente Fischer est aujourd’hui considérée comme le symbole de la bataille idéologique menée par la dictature nationale-socialiste contre l’art allemand d’avant 1933. Elle a établi – dans des circonstances douteuses – les tous premiers résultats d’enchères internationales pour des œuvres de l’avant-garde allemande. Le débat entre collaboration avec le régime nazi et sauvetage d’exemplaires irremplaçables de l’art moderne continue, aujourd’hui encore, de faire rage.