Hermann Nitsch : Paris / New-York

[07/05/2021]

Hermann Nitsch a marqué les esprits et l’art d’après-guerre avec la création du Théâtre des orgies et mystères en 1957. Un spectacle puissant réunissant peinture, architecture, opéra, musique, actions, pour un art total à visée cathartique, une “fête de la purification et de l’abréaction”, pour reprendre les mots de l’artiste. Ces actions ont été critiquées pour leur violence, qui est en fait une violence symbolique et théâtrale. Pour en comprendre les enjeux, remettons d’abord en perspective le Théâtre des orgies et mystères en remontant à l’origine du mouvement dans lequel il s’est inscrit : l’actionnisme viennois.

“Il n’y a pas de hasard dans l’histoire des actionnistes viennois. Nous nous sommes attachés au corps humain, un corps soufflé de violence, vociférant. Nous sommes le fruit d’une histoire monstrueuse.” Hermann Nitsch, Hermann les portes de l’interdit, 2008

De l’actionnisme viennois à la résurrection colorée     

Dans sa thèse consacrée à l’artiste, Bénédicte Maselli explique combien le travail d’Hermann Nitsch est avant tout un travail de mémoire : “une mémoire d’abord historique, liée au traumatisme de la Seconde Guerre mondiale qu’il aborde dans de nombreuses actions, sans filtres et sans suggestions à travers un langage visuel, à l’instar de ses partenaires actionnistes viennois, d’une grande radicalité.” Hermann NITSCH, Otto MÜHL, Günter BRUS et plus tard Rudolf SCHWARZKOGLER ont ainsi donné naissance à la forme artistique la plus contestée de la seconde moitié du 20ème siècle, “un art qui fera sauter les tonneaux de poudre fascistes empilés sans vergogne ni honte” explique Danièle Roussel dans un ouvrage consacré au mouvement.

Ainsi est né l’actionnisme viennois : en réponse au trauma de la guerre, dans le climat post-fasciste de la société autrichienne. C’est dans ce contexte que Nitsch orchestre ses actions (plus de 100 performances réalisées entre 1960 et 1990) mettant en jeu le corps comme “libération de soi, des peurs et autres angoisses inconscientes” (Nathalie Heinich).

Hermann Nitsch au Parkview Museum pendant l’expositio Disturbing Narratives (2019).

Mais l’artiste ne s’intéresse pas seulement à la psychologie des profondeurs, à l’histoire et au drame, à la musique et aux religions. Il connaît aussi la peinture et fait évoluer la sienne vers des variations colorées dont la pensée “solaire” tranche avec les œuvres historiques que l’on connaît. Les puissantes toiles aux éclaboussures rouges ont laissé place a profusion de jaunes, de roses, d’oranges ou de violets, “dans un hommage à la nature et à Monet, dont on ne peut imaginer l’influence sur l’artiste” confie Eric Deuremaux, co-directeur de la galerie RX qui représente l’artiste à Paris et à New York.

C’est au tournant du millénaire que Nitsch commence à irradier cette nouvelle énergie où la couleur est la principale préoccupation, véhiculant une sensation “glorieuse”, “rayonnante” et “riante” de l’existence. La matière colorée y est travaillée avec les doigts dont on suit les traces sur la toile, comme un retour aux gestes délibérément primitifs d’une enfance de l’art.

“ Je me suis laissé inspirer par la splendeur de la couleur, c’était mon modèle. Il était clair que je travaillais sur un cycle de résurrection.” Hermann Nitsch

Hermann Nitsch, Sans titre, 13-19, 2019 (detail), Acrylique, 200x300cm © Courtesy Galerie RX et l’artiste

Le réveil du marché

Lors de sa première exposition parisienne dédiée à Nitsch en 2018, la galerie RX n’a quasiment rien vendu aux collectionneurs français. Ce premier jalon a néanmoins ranimé tout l’intérêt du monde de l’art, notamment des conservateurs de musées qui n’avaient pas vu Nitsch à Paris depuis 25 ans. “Le retard a été rattrapé à toute vitesse” explique Eric Dereumaux, après le succès commercial de sa deuxième exposition consacrée à l’artiste en 2020.

Tandis que deux films d’actions, l’un de 1965, l’autre de 1988, entraient dans les collections du Centre Pompidou, la galerie RX mettait l’accent sur le versant colorée des peintures récentes. Cette remise en lumière a contribué, en parallèle, au réveil des enchères. Tandis que l’exposition Nitsch attirait son public à la galerie, Sotheby’s Paris présentait aux enchères une toile d’environ 1 mètre sur 1 mètre 50, dont elle obtenait 10 fois l’estimation moyenne, soit 447 000$, le 24 juin 2020 (Ölberg, 1960). Cette légitimation si tardive du marché de l’art s’explique en partie par le fait que “les actions ont été tellement mises en avant qu’on en a oublié le peintre”, rappelle son galeriste.

En décembre dernier, une importante peinture de 1961 s’est envolée pour 581 000$ contre une estimation haute de 97 000$ (Ohne Titel (Schüttbild), Ketterer, Munich). C’est aujourd’hui le record absolu aux enchères pour Hermann Nitsch. Les œuvres de cette période sont proposées entre 180 et 300 000$ en galerie mais les prix flambent pour les belles pièces historiques que recherchent en priorité certains collectionneurs.

Le marché s’agite d’autant plus que, malgré son envergure et son importance au sein de l’histoire de l’art, Nitsch n’est aujourd’hui pas plus côté qu’un jeune artiste international. Conscient que la cote n’a pas atteint sa plénitude, “certains collectionneurs ne se limitent pas à une pièce mais achètent trois, quatre toiles” confie Eric Dereumaux. Les œuvres récentes et colorées, plus abordables que celles de la période historique, remportent un franc succès, d’autant qu’elles sont accessibles autour de 60 000$ en galerie.  

La cote de Nitsch est en train de franchir de nouveaux caps. Son produit de ventes aux enchères n’avait d’ailleurs jamais été aussi élevé qu’en 2020, grâce à de solides adjudications réparties entre l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie et la France. Le marché américain pourrait s’exalter à son tour, avec l’exposition dédiée aux œuvres colorées ouverte il y a quelques jours dans la nouvelle antenne new-yorkaise de la galerie RX/Slag, en plein cœur de Chelsea. Un événement en écho à une nouvelle exposition parisienne chez RX, qui renforce la montée en puissance d’un artiste essentiel, désormais classé parmi les 400 signatures mondiales les plus performantes du marché des enchères.

Expositions

Hermann NITSCH l Galerie RX, New York. En partenariat avec la SLAG gallery
29 Avril – 6 Juin 2021

Hermann NITSCH l Galerie RX, Paris
29 Avril – 25 Juillet 2021