Georgia O’Keeffe, dernière chance !

[30/11/2021]

La grande rétrospective consacrée au Centre Pompidou (Paris) à Georgia O’Keeffe prendra fin le 6 décembre. Il ne reste que quelques jours pour découvrir cette immense artiste américaine sur laquelle Artprice revient en livrant quelques chiffres clefs.

L’exposition du Centre Pompidou s’ouvre sur un espace réservé à la Galerie 291… là où tout à commencé pour Georgia O’Keeffe. L’histoire nous ramène en 1916. La jeune femme originaire du Wisconsin étudie alors à l’Art Students league à New York où elle fait la rencontre décisive du photographe Alfred Stieglitz qui tient alors la Galerie 291, sur la cinquième avenue. Stieglitz y expose le travail des peintres, sculpteurs et photographes les plus modernes de son temps. Il est le premier à montrer, sur le sol américain, les dessins de Rodin, Cézanne et Picasso. Des choix audacieux pour l’époque qui ont peu d’incidence commerciale car il est encore trop tôt. Les mentalités et les goûts ne sont pas encore mûrs pour entrer dans le grand bain moderne. Stieglitz est aussi le premier à exposer les dessins de Georgia O’Keeffe alors qu’elle est encore étudiante. Entre les deux artistes, un coup de foudre artistique précède un coup de foudre amoureux… Pendant des années, le photographe soutient le travail de la jeune peintre en l’exposant régulièrement sur les murs de sa galerie. Stieglitz a ainsi pleinement contribué à la reconnaissance publique de Georgia O’Keeffe, et lui a donné sa place sur un marché de l’art en pleine expansion.

La modernité derrière les fleurs

La vie de Georgia O’Keeffe est hors du commun, à l’image de sa personnalité et de son œuvre. Dans les années 1920, elle commence à peindre des paysages urbains, des gratte-ciels, considérés comme des sujets masculins. Un choix si déstabilisant à l’époque que Stieglitz lui-même refuse de les exposer, avant de lui céder en 1925. La jeune femme va où l’inspiration la mène : des buildings de Chicago et de Manhattan aux paysages grandioses du lac George au Nord de New York, en passant par une iconographie florale singulière. L’histoire a préféré retenir d’elle les peintures de fleurs. Elles sont devenues sa “signature” picturale. Il est vrai que le sujet est plus genré, plus féminin que les buildings et qu’il était donc plus aisé de la catégoriser sous ce thème. C’est donc à ses fleurs démesurées qu’elle doit sa notoriété. Elle les peint comme personne, les magnifie en les monumentalisant, aussi gigantesques que les mégapoles et les paysages américains.

En 1923, l’exposition de ses fleurs géantes enthousiasme la critique, qui y décèle “l’expression du désir, de la sexualité féminine, voire des métaphores de l’orgasme féminin”, raconte Didier Ottinger, commissaire de l’exposition en cours au Centre Pompidou. Les critiques d’art viennent de découvrir les théories de Freud et appréhendent les œuvres de O’Keeffe par cette clef de lecture. Ils sont emballés par le nouveau sens qu’ils y décèlent bien que l’artiste ne se retrouve pas forcément dans de telles préoccupations. Et si, en réalité, la symbolique des formes sensuelles lui importe peu, les fleurs “sexualisées” font d’elle une artiste incontournable de la scène américaine de son siècle.

A tel point qu’en 1929, année d’inauguration du Museum of Modern Art (MoMA) à New York (quelques jours seulement après le Jeudi Noir), O’Keeffe est la première (et seule) femme exposée dans ce musée qui être un grand véhicule pour le modernisme européen et américain. La même année, elle découvre le Nouveau-Mexique qui deviendra sa terre. Elle se partage dès lors entre New York et une vie solitaire dans une maison achetée en plein désert, vers une montagne superbe qui devient l’une de ses grandes sources d’inspiration.

En 1939, un jury doit identifier les 12 femmes américaines les plus influentes dans le cadre de l’exposition universelle de New York : O’Keeffe en fait partie. Plus tard, en 1943, elle est la première femme à qui le musée d’art de Chicago consacre une rétrospective, suivi par le MoMA en 1946, année de la mort de Stieglitz.

1968 : nouvelle consécration. En faisant la Une du magazine Life (“Stark visions of a pioneer painter”), l’artiste s’ancre définitivement comme une icône nationale américaine, tout en étant associée au Nouveau-Mexique où elle aura vécu et peint les quarante dernières années de sa vie. Didier Ottinger nous rappelle que c’est aussi “ le moment d’éclosion d’une pensée féministe américaine”. Les féministes se sont en effet emparées de l’originalité et de l’indépendance de O’Keeffe considérant qu’elle avait totalement ouvert la voie à la reconnaissance d’un art non genré (hormis peut-être les fleurs). Cela a contribué à fétichiser son personnage avec des millions de visiteurs pressés de lui rendre hommage lors de ses dernières expositions américaines (2017).

Pionnière de la modernité, O’Keeffe est aussi une grande source d’inspiration pour les nouvelles scènes artistiques américaines de la seconde moitié du 20ème siècle. Citons ses étonnants paysages à la lisière de la figuration et de l’abstraction, qui ouvrent la voie pour les grands artistes abstraits américains qui arrivent, dont Rothko.

Première femme du marché de l’art

Evolution du produit des ventes annuel de l’artiste depuis 2000 (Copyright Artprice.com)

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Georgia O’Keeffe est décédée en 1986. L’exposition parisienne arrive donc 35 ans après sa mort. Sur le marché de l’art, la reconnaissance a peut-être moins tardé qu’en Europe : en 2000, elle se classait déjà parmi les 30 artistes mondiaux les plus performants aux enchères selon leurs produits de ventes annuels. Cela fait bien plus de 20 ans qu’elle est ancrée comme une incontournable du marché américain (son premier million aux enchères remonte à 1987).

Depuis 2014, un record exceptionnel fait d’elle l’artiste femme la plus chère du monde : l’une de ses fleurs géantes (Jimson Weed/White Flower. Image ci-contre) atteignait alors 44,4 m$ d’une vacation de Sotheby’s à New York. Ce record n’a pas été détrôné depuis mais O’Keefe agite de plus en plus fermement les enchères dès que de belles œuvres se présentent. En mai dernier, une toile (toujours de fleurs) est partie au seuil des 5 m$. Elle ne mesurait pourtant que 51 sur 23 centimètres, ce qui en fait un record pour une toile si petite. Les prix s’emballent pour plusieurs raisons. D’abord, parce que Georgia O’Keeffe est – nous l’avons vu – une icône dans l’histoire de l’art américain. Par ailleurs, sa cote bénéficie du travail de revalorisation des artistes femmes face aux hommes, un travail mené aussi bien par les maisons de ventes et les grands musées, que par quelques collectionneurs. Enfin, les œuvres en circulation sont rares, car le musée Georgia O’Keeffe à Santa Fe (Nouveau-Mexique) en détient plus de la moitié. Fort heureusement quelques lithographies (numérotées) offrent, encore, des possibilités acquisitions autour de 10 000$.

Chiffres clés

167 > La place actuelle de Georgia O’Keeffe dans le classement Artprice 2021, grâce à sept lots vendus pour 5 m$

44,4m$ > Le prix record pour une artiste femme aux enchères, enregistré chez Sotheby’s New York, le 20 novembre 2014, pour la peinture Jimson Weed/White Flower No. 1 (1932) de Georgia O’Keeffe

100% > La part de marché des Etats-Unis dans le produit des ventes aux enchères de Georgia O’Keeffe depuis 2000. depuis la France: les enchères se font aisément en ligne ou au téléphone.

Répartition du produit des ventes de Georgia O’Keeffe par catégories (copyright Artprice.com)