Focus sur Liu Ye

[26/05/2020]

De la littérature enfantine aux figures historiques, des Modernistes Néerlandais aux personnages littéraires, peu d’artistes chinois ont autant la culture occidentale comme LIU Ye (1964). Enfants aux visages poupins ou héros de bande dessinée, son travail remixe des icônes internationalement connues de la culture contemporaine. Né deux ans avant le début de la Révolution Culturelle, il grandit dans une société entièrement réglée par l’État. Malgré le ban sur les livres occidentaux, Liu y est malgré tout introduit grâce à ceux que son père, par ailleurs auteur de livre pour enfants, a conservé en secret. Il consolide sa connaissance du monde occidental au cours de sa formation en Europe : après avoir terminé ses études d’art à Pékin, il débarque pour quatre ans à l’Universität der Künste de Berlin en 1990. Il reviendra, à Amsterdam cette fois, pour une résidence à la Rijksakademie huit ans plus tard. L’empreinte de ces séjours sur sa création est immédiate.

Peu d’œuvres de jeunesse passent sur le second marché, mais Der ausflug (outing), un grand format datant de ses années berlinoises (1992/1993) et vendu plus d’un million de dollars chez Poly Pékin en 2008, révèle le temps que l’artiste chinois a passé dans les riches musées de la capitale allemande.

Certains motifs récurrents dans ses toiles sont plus habituels en Europe qu’en Chine : le peintre Piet Mondrian bénéficie de nombreuses citations visuelles, et le petit Miffy (ou Nijntje en langue originale), un lapin créé par Dirck Bruna aussi familier auprès des enfants Néerlandais que Babar l’est aux Français, devient omniprésent dans son œuvre. Dans les années 2000, Liu Ye multiplie ce type de références, avec des portraits de personnages célèbres de l’histoire des arts comme Shakespeare, Mozart ou Pinocchio.

Sa carrière décolle, d’emblée internationale. Mais on aurait tort d’attribuer ce succès à une simple reconnaissance de figures iconiques familières. D’autant que Liu Ye est principalement collectionné en Chine et à Hong Kong, en plus de l’Europe et de l’Amérique. A y regarder de plus près, on lit comme une dissonance dans ses toiles en apparence empreintes d’innocence enfantine. Les personnages d’écoliers tout en rondeur sont centraux dans son travail, mais leur attitude ou l’environnement volontiers dépouillé dans lequel ils se placent sont souvent exempts de légèreté… Ce décalage fait toute la force de ce travail dont le spectateur perçoit bientôt l’inquiétante étrangeté : dans Lost balance (1995)  par exemple, trois garçons en costume marin, statiques comme des soldats de plomb, sont plongés dans leur contemplation esthétique (un livre sur Mondrian, un arc en ciel, une nature morte) à travers des lunettes de soleil ou des jumelles (des œillères pourrait-on dire) en totale déconnexion avec la tragédie d’un bateau de guerre en plein naufrage au second plan. « Quand j’étais petit, j’aimais les contes de fées parce qu’ils me permettaient de m’évader et il y avait des moments où j’avais besoin de m’évader. Je peux utiliser certaines références à des choses qui m’ont influencé étant enfant, des choses qui m’ont attiré vers l’art. Mais j’utilise ces sujets, mes « petits personnages », pour décrire ma vie et mon monde d’aujourd’hui, et c’est clairement loin de quelque chose d’enfantin » (entretien Jon Burris, 2014).

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Liu Ye. Smoke (煙) vendue au prix record de 6,65m$ 

Liu Ye n’est pas un adulte qui serait resté en enfance, tournant en boucle sur ses héros d’alors. Loin du syndrome de Peter Pan, il construit ses images en essentialisant le contenu, encore une marque de l’influence de Mondrian sur son travail. Sans jamais s’arrêter à la simple citation, Liu Ye pousse sa recherche chromatique en attribuant des tons et des gammes de couleurs à ses toiles : un filtre ici dans les bleus, là dans les roses, comme Boogie Woogie, Little Girl in New York (2006) vendue chez Sotheby’s Hong Kong pour 2,9 m$ il y a un an.

Dans un entretien avec le Jing Daily en 2015, Liu confiait que son inspiration s’était déplacée, de ses souvenirs d’enfance et de son imaginaire vers des objets de la vie courante. C’est manifeste dans ses peintures de livres en style photographique. Ce motifs de détails, presque de prises de vues sur des volumes ouverts ou des pages vides, sur la précision maniaque de couvertures de livres d’art ou de romans érotiques, tentent de contenir l’amour de l’artiste pour le contenant, le livre objet, mais aussi son contenu, la littérature. C’est l’une de ses œuvres plus récentes, le petit Book Painting No. 6 (2014–15) à la couverture rouge qui s’est récemment vendue, via la Galerie David Zwirner, pour près de 500.000$ dans les première heures de la foire en ligne Art Basel Hong Kong, en pleine tourmente du Covid-19.

Liu Ye - indice des prixLiu Ye. Evolution de l’indice des prix (copyright artprice.com)

Le marché de Liu Ye est très actif, alimenté par divers solo shows qui ont bien implanté l’artiste dans le paysage visuel asiatique et européen. En 2018, il y avait eu Storytelling, une rétrospective au Prada Rong Zhai à Shanghai qui retraçait son parcours depuis 1992, après le focus à Amersfoort aux Pays-Bas, Mondrian and Liu Ye (2016), et sa présence dans la section Viva Arte Viva, à la 57e Biennale de Venise en 2017.

Liu Ye a signé un nouveau record avec l’œuvre Smoke (2001/02), partie pour 6,65m$  chez Sotheby’s Hong Kong en octobre dernier. 2019 fut une année faste, l’artiste ayant enregistré pas moins de 16 résultats millionnaires en un an ! Le fait que la galerie David Zwirner le représente depuis le mois de mars de la même année n’y est sûrement pas indifférent. Si l’artiste se vend particulièrement bien Asie, son travail est relativement peu montré en vendu aux Etats-Unis et la galerie entend réduire ce décalage. Liu Ye est ainsi le premier artiste chinois à rejoindre la galerie internationale, qui prévoit un solo show en 2020, sous une forme ou une autre ! Car David Zwirner est l’un des pionnier de la promotion en ligne des artistes et de leurs œuvres. Le galeriste a lancé sa première online viewing Room en 2017. 54 viewing Rooms plus tard, le marchand est en position de force pour communiquer en ligne face à une pandémie de Covid-19 qui marque l’impossibilité de se déplacer pour voir les œuvres. Il faudra donc guetter l’expansion de Liu Ye Outre-Atlantique, nul doute que cette récente association va modifier durablement le pan spéculatif de son marché.