Focus sur Geneviève Asse

[14/01/2022]

Geneviève Asse s’est éteinte l’été dernier, à l’âge de 98 ans. Proche de Samuel Beckett, de Pierre Soulages et de Nicolas de Staël, cette grande dame de la peinture nous laisse une œuvre méditative, un secret de bleu et de lumière pour nous bercer en ce début d’année 2022.

Figure éminente de la scène artistique française, Geneviève ASSE affiche une carrière d’une grande longévité, ayant commencé à peindre pendant l’Occupation. L’artiste a enrichi une Abstraction “à la française”, à travers une peinture intérieure exigeante. Avec ses bleus entre le ciel et la mer, son œuvre entraîne le regard dans des directions essentielles et mystérieuses. Une œuvre pour collectionneurs sensibles et pointus, cherchant leur bonheur en dehors du vacarme des grands effets de mode…

Vie et oeuvre

Imprégnée de sa Bretagne natale, Geneviève Asse arrive à Paris en 1932, découvre Robert DELAUNAY au pavillon français de l’Exposition universelle de 1937, visite les musées et entre, enfin, à l’École des Arts Décoratifs de Paris sous l’Occupation (1940). À 21 ans, elle interrompt sa formation pour s’engager au sein des FFI (Forces françaises de l’intérieur) en tant qu’agent de liaison. Conductrice ambulancière dans la première division blindée, elle participe à la libération des Juifs français du camp de Terezín, où le poète Robert Desnos vient de mourir. Cela lui vaut d’être décorée de la Croix de Guerre et, en 2014, de la Grand-Croix de la Légion d’honneur, la plus haute distinction.

Ses peintures précoces sont influencées par Cézanne, Braque et surtout par l’intimité de Chardin, à travers des paysages et des natures mortes. Après la guerre, les objets s’épurent et se dissolvent. Asse s’engage progressivement vers l’abstraction au contact de peintres comme Serge Poliakoff, Nicolas de Staël, Bram, Geer Van Velde et Serge Charchoune. Dans les années 1960, la peinture évolue vers des paysages atmosphériques. Elle trouve plus de lumière à travers des aplats de blanc, de sables et de gris… Puis la conquête des bleus gagne sur le reste, jusqu’à devenir sa signature picturale. Pour décrire cette couleur tendre et singulière devenue quasi exclusive à partir de 1980, on parle d’ailleurs du “bleu Asse”. Un bleu subtil et vibrant, un refuge silencieux dans lequel l’artiste ménage quelques bandes de blancs pour ouvrir la couleur et donner de l’élan au regard. Car ce qui intéresse Geneviève Asse, c’est de créer l’espace avec des lignes partant du sol jusqu’au ciel. Elle dira de ces “lignes”: les “interstices ouvrent le chemin de la couleur, et en même temps entraînent le regard dans une direction. Ce n’est pas de la géométrie. C’est autre chose. C’est un autre monde.”

On comprend mieux pourquoi l’artiste a exploré les grands formats, dont une belle série était exposée lors de la rétrospective que lui consacrait le Centre George Pompidou à Paris en 2013. Cette exposition était construite autour de onze tableaux donnés par l’artiste au musée, et d’une sélection de peintures appartenant déjà aux collections nationales françaises ainsi qu’à divers collectionneurs privés. Suite à cette importante exposition, le second marché s’est un peu accéléré avec des performances plus importantes que d’ordinaire en salles de ventes. Mais son marché et sa cote restent confidentiels malgré l’exigence et la tenue de son œuvre…

Une œuvre réservée ?

Il y a une sobriété, une pudeur de l’œuvre de Asse qui rejaillit en quelque sorte sur sa cote. L’artiste attire visiblement des collectionneurs pointus mais discrets, essentiellement sur le territoire français et en Suisse, quelques-uns en Belgique, en Italie et en Allemagne.

Et il est vrai que malgré quelques expositions à l’étranger, l’œuvre de Geneviève Asse reste une denrée reliée au marché français. Son travail n’a jamais passé le cap d’une vente new-yorkaise malgré l’appétit réel, outre-atlantique, pour la peinture abstraite du XXe siècle. Cette discrétion sur le marché international constitue néanmoins une chance pour les collectionneurs français et européens, car le prix de ses œuvres n’a jamais flambé. Il est possible, de nos jours, d’accéder à des toiles importantes avec un budget compris entre 20 000 et 30 000$ sur le marché des enchères, et à ses subtils petits formats autour de 8 000-10 000$.

Le marché des enchères a été plus dynamique en 2021, une année record pour les oeuvres de Geneviève Asse en terme de produit des ventes (graphique ci-dessus) mais aussi selon le nombre de lots vendus (24) (Copyright Artprice.com)

 

Une gamme de prix habituellement réservée à de jeunes artistes en vue… A contrario, pour un artiste tel que Pierre SOULAGES, abstrait français de la génération de Asse, il faut prévoir un budget compris entre 1,5 et 3m$ pour obtenir un format conséquent. La comparaison des records personnels des deux artistes est éloquentes : 69 000$ pour elle (Nature morte bleue, 146 x 97 cm, Catherine Charbonneaux, Paris, 2012) et plus de 20m$ pour lui (Peinture, 4 août 1961, 195,6 x 129,5 cm, Sotheby’s New York, novembre 2021). Le fossé entre le marché des deux artistes reflète toute la différence entre une œuvre saluée uniquement par le marché national, celle de Asse, et une autre qui s’est exportée dans tous les pays du monde.

Les galeries françaises de l’artiste n’en reçoivent pas moins beaucoup de demande, qu’il s’agisse de la plus historique, la galerie Claude Bernard, qui défend son oeuvre depuis 1988, de Catherine Putman (depuis 1998), de la galerie Oniris ou de celle d’Antoine Laurentin, en charge du catalogue raisonné de ses merveilleuses peintures.

Quelques dates clefs

1954 : première exposition personnelle, galerie Michel Warren à Paris

1963 : exposition de groupe à la galerie Krugier & Cie à Genève

1967 : exposition collective à la Kunstalle, à Recklinghausen en Allemagne

1972-1976 : l’artiste réalise 12 pointes sèches pour un poème de Samuel Beckett et une série de gravures pour un recueil de Silvia Baron Supervielle

1977-1978 : le Cabinet des estampes de Genève puis le Musée d’art moderne de la Ville de Paris présentent la première rétrospective de sa gravure

1978 : l’artiste collabore pour la première fois avec la Manufacture nationale de Sèvres

1980 : participation à “Printed Art : a view of two decades” au Museum of Modern Art à New York

1988 : le Musée d’art moderne de la Ville de Paris lui consacre une exposition rétrospective. Exposition à la galerie Claude Bernard, Paris

1990 : exposition “Polyptyques” au musée du Louvre, Paris

2001 : nouvelles acquisitions du Cabinet d’art graphique du Centre Georges Pompidou

2002 : son œuvre gravé est présenté La Bibliothèque Nationale de France.

2012 : donation de plusieurs tableaux au au musée des beaux-arts La Cohue à Vannes (Morbihan), sa ville de naissance.