En savoir plus sur la Suite Vollard, cas d’école du marché de l’estampe

[06/11/2020]

Picasso était un graveur autodidacte, mais au cours de sa carrière, il a produit plus de 2.500 gravures… les thèmes abordés et le style de la Suite Vollard permettent une incursion sans pareille dans la vie du Picasso de la fin des années 1920.

Rien ne prédestinait Ambroise Vollard (1866-1939) a accéder au pinacle du marché de l’art au tournant du XXè siècle. Bien que contesté pour ses méthodes commerciales, son nom est associé à celui des plus grands artistes d’Art Moderne qu’il a fait connaître et dont il a aiguillé la créativité, notamment dans le domaine de la gravure. Passionné de littérature, il se lance dans l’édition en réunissant les plus grands auteurs et les plus grands artistes. Il se spécialise de plus en plus dans l’édition d’estampe et c’est ainsi qu’il convainc Pablo PICASSO de lui céder une centaine de gravures (et leur usage commercial) en échange de deux tableaux de Pierre-Auguste RENOIR et Paul CÉZANNE que l’artiste souhaitait acquérir. La Suite Vollard est l’une des stars du marché des multiples en salle des ventes. Très étudiée et bien connue, sa constitution ressemble toutefois à un roman noir des années 1930, tant elle compte de zone d’ombres et de revirements. Seule une dizaine de musées dans le monde peut s’enorgueillir de posséder la Suite Vollard. Il va sans dire que voir passer une série complète sous le feu des enchères est très rare : il y a un an, en novembre 2019, les 100 gravures changeaient de mains pour plus de 4,8m$ chez Christie’s NY..
Arrivé en métropole pour ses études de droit, Ambroise Vollard, Réunionnais d’origine, féru de littérature et d’Arts Graphiques, ne tarde pas à lancer sa propre galerie. Il achète des dessins et esquisses à la veuve d’Édouard MANET et acquiert bientôt des toiles de Cézanne, Van Gogh ou Pissarro. Doté d’un grand sens commercial, il achète des fonds d’atelier (Emile Henri BERNARD, André DERAIN) et s’assure des contrats d’exclusivité avec des artistes comme Georges ROUAULT. Il choisit de se concentrer sur les mouvements d’avant-garde, et achète des œuvres en lots, comme les « noirs » d’Odilon REDON.

portrait Vollard par RenoirAmbroise Vollard

Vollard rencontre un tout jeune Picasso d’à peine 20 ans en 1901 alors qu’il cherche à faire exposer une centaine de ses œuvres. Ils nouent ainsi une relation qui devait durer jusqu’à la mort du marchand. Cinq ans après leur rencontre, Vollard achète d’un seul coup toute la production de la fameuse « période bleue » pour 2.000 francs et, de manière ponctuelle, des toiles à l’artiste espagnol. Il se montre beaucoup plus intéressé par les gravures que pourrait exécuter Picasso.

« A peine installé rue Laffitte, vers 1895, mon plus grand désir fut d’en éditer, mais en les demandant à des peintres. Ce qui pouvait être pris pour une gageure fut une grande réussite d’art. » Ambroise Vollard, Souvenirs d’un marchand de tableaux, 1937

Les cent gravures de la Suite Vollard ont été réalisées par Pablo Picasso entre 1930 et 1937, période charnière de sa carrière. Contrairement au Métamorphoses d’Ovide que Picasso avait illustré pour Vollard en 1931, ce n’est pas un ensemble linéaire, illustrant une seule histoire. C’est une petite rétrospective en soi : les thèmes abordés et le style de la Suite Vollard permettent une incursion sans pareille dans la vie du Picasso de la fin des années 1920 : les planches révèlent ses réflexions sur le processus créatif, sa vie amoureuse toujours complexe, la relation entre l’artiste, son modèle et ses sculptures. Ces 100 estampes travaillées successivement en lignes simples ou en grosses hachures agressives, tourbillonnent soudain pour retomber dans un état contemplatif, suivi d’un déchaînement de violence. Parcourir ce journal intime de l’artiste n’est pas de tout repos, mais dans cette agitation émotionnelle se trouve le fondement de l’art de Picasso. L’ensemble pourrait sembler disparate, mais l’historien de l’art Hans Bollinger a dégagé sept grandes thématiques : La Bataille de l’Amour, Rembrandt, le Minotaure, le Minotaure aveugle, L’Atelier du sculpteur, Varia et les trois portraits du commanditaire, Ambroise Vollard. Dans l’intervalle de ces sept années de création, Picasso évolue, son style également. Les traits de sa maîtresse, la jeune Marie-Thérèse Walter apparaissent dans la figure du modèle dans un style néo-classique, surréaliste ou cubiste, parfois en même temps, comme dans Le Repos du Sculpteur et la Sculpture surréaliste (1933).

« Chaque nouvelle œuvre de Picasso scandalise, jusqu’au jour où l’admiration succède à l’étonnement. » Vollard

Ses compétences techniques s’étendent aussi. Picasso était un graveur autodidacte, mais au cours de sa carrière, il a produit plus de 2.500 gravures. La première en 1899, alors qu’il était encore adolescent; la dernière en 1972, à l’âge de 90 ans. Pour la Suite Vollard, il commence à la simple gravure au trait, et bientôt sous la houlette de Roger Lacourière (qui imprime la Suite en 1939 : 50 jeux sur papier grand format et 260 jeux sur feuilles plus petites), il utilise le burin et l’aquatinte au sucre, qui lui donne la satisfaction d’approcher des effets picturaux similaires à la peinture.

Bien que l’on en connaisse beaucoup sur cette Suite, les points d’incertitude demeurant à ce jour ne font qu’ajouter à l’intérêt des amateurs. Vollard était célèbre – et souvent décrié – pour son aversion de tout contrat écrit. On ne sait donc pas les véritables intentions de Vollard pour ces œuvres. En 1939, le marchand d’art perdait la vie dans un accident de voiture, et il ne laissait ni testament, ni instructions spécifiques sur le futur des gravures de Picasso. Il semble que certaines pièces reliées à la thématique du Minotaure et Pasiphae devaient illustrer deux poèmes d’André Suarès, sans plus de précisions. C’est là qu’intervient un nouveau personnage dans le roman de cette Suite.

portrait BnF, Estampes, N2 (Petiet) AMI Suite VollardHenri Petiet

Henri Marie Petiet (1894-1980), « le Baron » comme on l’appelait dans le milieu des amateurs d’art, fut très tôt intéressé par les livres illustrés et, par extension, les estampes. Il fait partie de ces collectionneurs qui se sont fait marchands pour mieux collectionner. La vente de ses possessions a tenu les salles de ventes en haleine pendant 50 vacations réparties sur 25 ans dont la dernière a eu lieu en 2017 (voir notre article sur  L’Intarrissable vente Petiet, 2015).
Après d’intenses négociations et dans un Paris occupé par les Nazis, c’est finalement lui qui rachète la presque totalité des éditions de Vollard, incluse la fameuse Suite, à quelques incidents près. Petiet n’obtient que 97 plaques, les trois portraits de Vollard ont été vendus à un concurrent, ce qui l’oblige à négocier à chaque fois qu’il veut vendre la série complète de 100. L’autre problème de taille est que Picasso n’avait à l’origine signé qu’une infime partie des impressions effectuées avant la mort de son commanditaire. Petiet en grand connaisseur, connaît la valeur d’une signature sur une estampe, et parvient, au prix d’une grande patience (Picasso renégociait le prix de sa signature très régulièrement et pouvait se désintéresser de l’affaire des mois durant) à obtenir quelques précieux paraphes. Mais en 1969, Picasso cesse définitivement de répondre au Baron sur ce sujet, qui n’a pas tenu de registre précis de ce qui avait été signé et quand, de sorte que les ensembles complets, en particulier l’édition avec de grandes marges, sont très rares.

graph estampes picasso AMI Suite Vollard

 

Les estampes représentent plus de la moitié du marché de Picasso en terme de volumes (55% des lots vendus). Entre 1.000 et 2.000 estampes passent au enchères chaque année, un flux énorme pour répondre à une demande très importante. Gravures, linogravures, chromolithographies sur 2000 exemplaires, lithographies, eaux-forte, aquatintes, pointes sèches…. l’artiste a exploré toutes les techniques possibles, si bien que la gamme de prix est très variable selon le sujet et le tirage convoité. Le must reste La Femme qui pleure, ce bouleversant portrait de Dora Maar exécuté en 1937. L’état 7 de cette planche a déjà dépassé les 5m$ en salle (La femme qui pleure I). Un record talonné par la fameuse Suite Vollard laquelle, complète de ses 100 gravures, flirte avec les 5m$ (La Suite Vollard).

La plupart des séries ayant été démantelées, il n’est pas rare d’accéder à telle ou telle gravure avec un budget de moins de 10.000$ voire moins de 5.000$. Rembrandt à la palette (Suite Vollard, 1934, ed. Sur 260) issue de la collection Herrmann dispersée en septembre dernier chez Christie’s est restée invendue contre une estimation basse de 4.000$. Même constat pour le joyau de cette vente, Le Repas frugal (1904, La Suite des Saltimbanques, Ed. 250), invendu à 100.000$. Cette célèbre planche peut pourtant valoir quelques millions si elle a été tirée par l’artiste à l’époque de sa création et qu’elle se trouve, cerise sur le gâteau, sublimée par la signature et datée de 1904. Un Repas frugal dédicacé au grand ami de Picasso,  Casanovas, a pu passer les 3m$. En estampe aussi, le collectionneur cherche le supplément d’âme, ce quelque chose qui rend une feuille unique et change toute sa valeur.