Eco-responsabilité du Marché de l’art: Les artistes s’engagent

[20/05/2022]

Le monde de l’art prend tardivement, mais résolument ses responsabilités en matière d’environnement. Artprice poursuit sa série d’ArtMarket Insights sur les enjeux et les attentes du second marché en matière d’environnement! Le premier volet s’articule autour des initiatives mises en place par le marché de l’art (vous pouvez le retrouver ici : Eco-responsabilité du Marché de l’art : Le bilan carbone du second marché), le second met en valeur les artistes qui s’engagent pour l’environnement et le dernier opérera un focus sur le défi relevé par le e-commerce de l’art, pour devenir plus durable et écologique.

« Cela fait plusieurs années que nous sommes sensibilisés sur notre manière d’être plus écologiques, observe Isabelle Bertolotti, directrice du MAC Lyon. Nous montrons de plus en plus de projets d’artistes, souvent plus en avance que nous sur ces sujets sociétaux qui jusque-là n’étaient pas toujours audibles. »

Évidemment, les artistes n’ont pas attendu l’urgence climatique dans laquelle nous sommes, pour utiliser leurs créations comme autant de messages d’alerte. Depuis longtemps, ils mettent la nature au centre de leur représentation, elle est une muse, une inspiration, éternelle, mais pas immuable : sa fragilité, sa dégradation au fil du temps a modifié la relation de l’artiste au paysage, à l’espace naturel et urbain.

L’artiste et son environnement…

Josef Beuys, 7000 Eichen, Kassel, doumenta 7, 1982

Josef Beuys, 7000 Eichen, Kassel, documenta 7, 1982

Parmi les premiers à s’être emparés des questions environnementales, il y a des artistes américains comme Iain BAXTER ou Helen Mayer & Newton HARRISON dans les années 1960/1970, qui dénoncent pêle-mêle les ravages du produit de synthèse DDT, les fumées toxiques, les marées noires. En 1982, Joseph BEUYS plante ses 7000 chênes lors de documenta 7 à Kassel, qui auront un impact tel que 25 ans plus tard, Ackroyd & Harvey font germer les descendants des chênes de Beuys, qui disait que les cités et les villes devraient être « comme des forêts ».

Au début des années 2000, les artistes portant un message de protection de l’environnement sont à la marge. Le monde de l’art se tient soigneusement à distance de ces questions, qui semblent également éloignées des préoccupations des collectionneurs. Aujourd’hui, l’approche écologique est omniprésente dans les œuvres, les expositions ou les publications. De la simple citation à l’engagement militant, de la réflexion profonde à l’invitation à la contemplation, les démarches sont très diversifiées. Ici, l’artiste travaille la notion de recyclage et d’éphémère, là il utilise son art pour éveiller les consciences, ailleurs il expose les recherches scientifiques.

« Les artistes peuvent nous aider à faire évoluer l’imaginaire et à mettre en œuvre des solutions concrètes en dessinant une représentation plus positive, plus inspirée d’un monde dans lequel les hommes puissent se projeter» expose, Loïc Fel, l’un des cofondateurs de COAL (Coalition pour l’art et le développement durable), une association créée en 2008, en France, pour encourager les pratiques artistiques sur ces questions. Selon Alice Audouin, engagée depuis plus de 20 ans dans le développement durable, dont 17 ans sur le lien entre l’art contemporain et l’environnement, « Une nouvelle génération d’artistes, née avec la crise écologique, place les enjeux environnementaux au cœur de sa pratique. L’écologie n’est pas pour eux un thème de travail, mais leur rapport au monde. Ils jouent pleinement leur rôle d’avant-garde et amorcent avec optimisme un avenir où la coopération l’emporte sur la compétition. » Comment ?

Au chevet de la planète, chacun à sa manière

«Moi, sculpteur, je suis le paysage » Barbara Hepworth

Considérée comme l’alter-ego féminin de son compatriote Henry MOORE dans l’histoire de la sculpture abstraite, Barbara HEPWORTH (1903-1975) est en quête d’une nouvelle esthétique, privilégiant le langage des volumes et des formes. L’animal, l’aquatique et le végétal sont ses grandes sources d’inspiration. La sculpture organique de Hepworth est avant tout une vision du monde : contre le pathos de l’Après-Guerre, la déshumanisation des sociétés urbaines ou le machinisme, l’univers de pleins et déliés de la sculptrice prône une écologie intérieure en harmonie avec la Nature.

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Jérémy Gobé, Corail Restauration variation 10 ©jeremy-gobe

Seul l’esprit d’un artiste pouvait faire le lien entre biologie marine, artisanat, art et écologie… En faisant dialoguer un patrimoine en difficulté, la dentelle du Puy-en-Velay, et un environnement menacé, les barrières de corail, l’artiste français Jeremy GOBE (1986) pourrait bien avoir initié le moyen de les sauver. Pour son projet Corail Artefact demarré en 2017, il étudie les récifs coralliens, pour en reproduire les arabesques à travers ses créations artistiques. Son intuition fait le rapprochement avec les motifs de la dentelle, similaire à l’armature du corail. Cette révélation va ensuite faire l’objet d’un programme de recherches scientifiques, et du développement d’innovations capables de régénérer les barrières de corail. Gobé poursuit et va plus loin dans ses recherches et ses partenariats avec des fabricants traditionnels, avec des essais de bétons naturels pour recréer des récifs détruits, et de voilages dépolluant l’air (l’installation Coalition, était visible en novembre 2021 dans le hall de la Gare Saint Lazare à Paris). L’art écologique transcende ici sa vocation de lanceur d’alerte ou de sensibilisation, il mène à des actions concrètes. Le marché de Jérémy Gobé ne suit pas encore la dynamique de son travail (meilleure adjudication à 14 000$ pour L’adresse), mais l’intérêt grandissant pour un art engagé dans les problématiques actuelles pourrait, dans le futur, rétablir une cote qui n’en est qu’à ses débuts.

Si Jérémy Gobé plonge au secours des océans, c’est plutôt l’air qui appelle l’inspiration de Tomas SARACENO (1973). Ses premiers records en salle de vente sont arrivés après ses apparitions fort remarquées à la Biennale de Lyon et à Art Basel en 2017, mais surtout après sa carte blanche au Palais de Tokyo fin 2018. L’artiste argentin, célèbre pour ses toiles d’araignées exposées dans la pénombre, est fasciné par la possibilité de vivre dans les airs. Son Aerocene est un projet international et pluridisciplinaire qui suggère de nouvelles manières d’habiter le monde, sans frontières ni énergie fossile. En opposition à l’Anthropocène, l’artiste imagine une nouvelle ère/air, basée sur une conscience écologique, en harmonie avec l’environnement et l’atmosphère. Un véritable mouvement s’est créé autour de Tomas Saraceno et une communauté d’artistes et scientifiques toutes disciplines confondues se mobilise pour sensibiliser sur l’environnement et surtout expérimenter des solutions éthiques de mobilité sans émission de carbone.

Les artistes verts font-ils vendre ?

Christie’s est particulièrement avancée en termes de soutien aux artistes engagés. Dans le cadre de son partenariat avec la Gallery Climate Coalition, la maison londonienne et ses différentes branches internationales se lancent dans une série de ventes aux enchères qui bénéficie à une organisation caritative soutenant l’environnement. En juillet 2021, elle annonce une première initiative, la vente « Artists for ClientEarth » : sept œuvres, d’artistes comme Antony Gormley, Cecily Brown et Rashid Johnson, sont inclues dans les ventes de Londres, New York et Hong Kong au cours de l’année. ClientEarth utilise l’expertise d’avocats spécialisés pour bloquer certains programmes trop polluants. Intégrées à des ventes classiques, et vendues dans les branches où elles se trouvent afin de favoriser leur transport en local, ces œuvres, données par les artistes et les galeries membres, parmi lesquelles Hauser et Wirth, Thomas Dane Gallery et White Cube, sont le reflet de l’engagement de leurs auteurs.

« Le monde de l’art dans son ensemble paraît être d’accord sur la nécessité de changer nos habitudes »  Cecily BROWN (1969)

C’est There’ll be bluebirds de Cecily Brown, qui ouvre le bal comme lot numéro 1 de la vente du soir de Christie Londres le 15 octobre 2021. L’œuvre, qui a été présentée lors de l’exposition personnelle de l’artiste à Blenheim Palace en septembre, s’envole pour 4,8m$ soit 7 fois son estimation basse avec la mention « Bidding for a greener future : property sold to benefit ClientEarth».

Une œuvre de Rashid JOHNSON (1977) est ensuite incluse dans la vente 21st Century de New York en novembre dernier. Bruise Painting « Or Down You Fall », grand format énergique soutenu d’un bleu profond, est la première œuvre de cette série de l’artiste jamais mise aux enchères. Elle porte une estimation de 650 000 à 850 0000 $. C’est un énorme succès, et à ce jour le record absolu de l’artiste, avec un prix final de 2,1 m$ venu renouveler un précédent record de 1,6 m$ pour Anxious Red Painting December 18th. L’indice des prix Artprice montre à quel point la cote de Johnson décolle depuis 2018.

indice prix rashid Johnson

Rashid Johnson, Indices des prix ©Artprice

Artists for ClientEarth a poursuivi avec f o r a d a c a s a #3 de XIE Nanxing à Hong Kong le 1er décembre 2021, excédant égalent son estimation à 224 600$. La sculpture Root de GORMLEY, mise à l’encan lors d’une vente 20e/21e siècle chez Christie’s Londres, ressemble à des racines d’arbres et évoque l’interconnexion entre mondes naturel et artificiel. La prochaine œuvre qui sera vendue sous la bannière « Artists For ClientEarth » sera une peinture de Beatriz MILHAZES lors d’une prochaine vente du soir du 21e siècle.

Cette initiative profite, on le voit, à tous. Christie’s confirme son rôle de « pionnier vert » des maisons de vente, les artistes tirent parti du coup de projecteur (à leds bien sûr) ou de possibles records et l’organisme bénéficiaire peut mettre en place de nouveaux programmes d’alerte aux enjeux environnementaux. Dans sa lancée, Christie’s s’est donc associée à Change Now pour une vente aux enchères d’œuvres d’art durables, qui s’inscrit dans le programme « Art for Change » de la prochaine édition du sommet ChangeNOW, du 27 au 29 mai 2022 à Paris. La vente, intitulée #MoreArtLessCarbon (« Plus d’Art, Moins de Carbone ») mettra en avant le concept du « déjà là » : 16 œuvres d’artistes français et internationaux, dont Caroline Venet, Linda Sanchez, Rachel Marks et Jordane Saget, qui travaillent des techniques et des supports minimisant l’impact environnemental de leurs créations, que ce soit en limitant l’utilisation de matériaux toxiques ou en utilisant des matériaux recyclés ou upcyclés. Le street artiste Tim Zdey a par exemple récupéré la portière d’une Citroën ZX dans une casse de la banlieue parisienne pour créer « On the Road Again ». L’œuvre de Rachel Marks, intitulée Journaux de confinement, prend ainsi la forme de trois carnets faits de composés organiques, comme des feuilles, de la mousse ou des branches.

« Les œuvres ne sont ni « vertes » ni militantes, elles n’abordent pas forcément l’écologie comme thème, mais l’intègrent dans le processus de création », explique Ronan de la Croix, commissaire de l’exposition à ChangeNOW. Les œuvres sont estimées entre 3 000 et 20 000 € (environ 3 500 et 24 000 US$). Le produit de la vente sera partagé entre les artistes, leurs galeries et l’association à but non lucratif ChangeNOW Communities, afin de promouvoir et d’encourager la création artistique à faible émission de carbone. Le co-fondateur et PDG de Change NOW, Santiago Lefebvre, explique que cette vente Christie’s marque la naissance de l’association, qui lancera le Prix ChangeNOW pour la Création Durable, soutenant les artistes travaillant dans le domaine et organisant des événements dédiés à la création bas carbone.

Reste à savoir si le fait de créer de manière responsable et durable fera plus vendre ? Les artistes engagés pour d’autres causes comme celle des LGBTQA+ ou des minorités ethniques ont trouvé l’équivalent d’une tribune sur les estrades des commissaires-priseurs. Les artistes engagés pour l’environnement sont à l’avant-garde, le marché suivra-t-il ?