Eco-responsabilité du Marché de l’art : Le bilan carbone du second marché

[06/05/2022]

Le monde de l’art prend tardivement, mais résolument ses responsabilités en matière d’environnement. Artprice vous propose une série sur les enjeux et les attentes envers les efforts du second marché pour devenir plus vert! Ce premier volet s’articule autour des initiatives mises en place par le marché de l’art, le second mettra en valeur les artistes qui s’engagent pour l’environnement et le dernier opérera un focus sur le défi relevé par le e-commerce de l’art, pour devenir plus durable et écologique.

M. Cueco ArtParis

Marinette Cueco, Crambe Maratima – chou marin, 2008 – Art Paris

L’impulsion gouvernementale, mais surtout l’Accord de Paris mis en vigueur en 2016 ont été décisifs pour les prises de conscience, à quoi s’est ajouté la pandémie mondiale de COVID-19. Le Louvre et le groupe Drouot par exemple, ont à présent un référent environnement, chargé du développement durable. Il a fallu, ex-nihilo, engager de nombreuses initiatives tout azimut : du recyclage des déchets à la rénovation d’une partie des dispositifs de chauffage et de refroidissement, de l’introduction de la biodiversité dans les Jardins des Tuileries au regroupement de plusieurs expositions de Paris-Musées dans un même lieu. Tout ce qu’il y a autour de l’œuvre d’art est à présent passé au prisme de la durabilité. De nouvelles ressources sont mises à disposition des professionnels comme la Réserve des arts, qui se charge de récupérer les matériaux de présentation et les re-partager, pour des écoles d’art notamment. Il y a même un site gouvernemental https://www.dons.encheres-domaine.gouv.fr/ de dons de matériaux et structures, entre institutions mais aussi à destinations d’associations reconnues d’intérêt général. Les établissements culturels publics, les musées et leurs autorités de tutelle cheminent donc, depuis les années 2010, sur la voie de la conscience écologique. Qu’en est-il du Marché de l’Art ?

« Chez Christie’s, nous comprenons que l’expérience de l’art est positive et significative, une source de joie et d’enrichissement personnel ainsi qu’un privilège. Cette expérience, cependant, ne doit pas se faire au détriment de l’environnement. » Guillaume Cerutti, directeur général

Procédant par nature d’une démarche basée sur l’économie circulaire, le marché des enchères semble devoir se présenter comme fer de lance de l’éco-responsabilité. Marché de l’art rime souvent avec foires multiples de Bâle à Miami, de Maastricht à Hong-Kong, transports d’œuvres aux quatre coins du globe, déplacements de collectionneurs et VIP en avion, installations à usage unique ou encore stockage des œuvres gourmand en énergie… Au point même qu’un tract du collectif “Le Bruit qui court”, distribué lors de la dernière FIAC, assimilait ladite foire à une FIOC (Foire inaccessible, onéreuse et carbonée). Les prises de conscience sont pourtant réelles et les initiatives suivent. Le sujet était justement pris à bras le corps en novembre 2021 dernier, lors du “Art Market Day” au Centre Pompidou à Paris. La table ronde “Comment réduire l’impact écologique du marché de l’art ?” traitait justement de ce point sensible. A cette question, les grandes foires répondent par des chiffres : à Paris la FIAC (Foire internationale d’art contemporain) assure avoir recyclé 44 % de ses déchets en 2019. La même année, Art Basel avait mis en place une compensation carbone lors de son édition à Miami.

Petit tour d’horizon des postes les plus coûteux en énergie, et des solutions avancées par le marché de l’art.

Transports

Les émissions de carbone de l’industrie des enchères proviennent généralement de l’expédition et de la logistique, avec le transport et la livraison des articles achetés aux enchères et la gestion des processus internes. L’entretien des bâtiments et les voyages d’affaires peuvent également augmenter l’empreinte écologique d’une maison de vente. Christie’s a publié une analyse de ces facteurs vers la fin de 2019. En une seule année, la maison de vente aux enchères a produit 33 743 tonnes-cube de carbone et d’autres gaz à effet de serre. Cela équivaut approximativement aux émissions annuelles de 7 300 véhicules de tourisme. Que l’achat se fasse en ligne ou pas, que le trajet se fasse en voiture ou en avion, le coût environnemental du transport des personnes et œuvres d’art est exorbitant. L’International Exhibition and Fine Art Transporters green committee réfléchit à des solutions pour pallier cette pollution, comme l’utilisation de biocarburants et de véhicules hybrides, mais aussi de former des conducteurs à l’éco-conduite. Les différents acteurs du marché de l’art et les transporteurs ont également vite compris les avantages de mutualiser les transports, afin de réduire à la fois l’impact écologique du transport en même temps que son coût financier.

Économies d’énergie

Les foires mettent également en avant leurs efforts en termes de consommation énergétique. Les initiatives vont de l’utilisation de l’éclairage LED ou de systèmes de climatisation moins énergivores au basculement numérique de pratiques comme les billets et les catalogues de vente. L’accélération vertigineuse de la numérisation du marché de l’art est l’une des conséquences de la pandémie la plus visible. Dans son rapport annuel 2020, LiveAuctioneers a par exemple déclaré avoir économisé 68 tonnes de papier grâce aux enchères en ligne. Mais les convictions personnelles permettent également de généraliser certaines pratiques plus quotidiennes. Cesser de distribuer des bouteilles d’eau en plastique, trouver des partenaires plus durables pour la mise en fleurs de certains évènements, réutiliser les matériaux d’emballage des œuvres : les galeristes prennent conscience de leur rôle dans cette dynamique nouvelle.

Structures et scénographies

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Salon Galeristes, scénographie de Dominique Perrault et Gaëlle Lauriot-Prévost

Alors que le Grand Palais a fermé fin 2020 pour plusieurs années, une structure éphémère, imaginée par l’architecte Jean-Michel Wilmotte pour accueillir la FIAC, Art Paris, Paris-Photo et les défilés de mode a pris place sur le Champ-de-Mars : entièrement en bois et démontable, et pouvant être ré-utilisée pour de multiples projets. Le nerf de la guerre reste l’aspect financier. Les salons et foires ont du mal à se décider pour des systèmes de présentation réutilisables et transformables, plus chers que d’autres décors dévolus à l’événementiel éphémères _ de parfois plus de 15 % _ et surtout non prioritaires dans une économie qui sort de deux ans d’incertitude. Mais certains font ce choix audacieux comme Galeristes, qui utilise depuis sa création les modules inspirés du design industriel de Dominique Perrault et Gaëlle Lauriot-Prévost, devenus comme une identité visuelle du salon, et qui offrent une grande flexibilité, permettant à chaque édition, selon le nombre et la taille des galeries représentées, de proposer une scénographie nouvelle. C’est donc possible, et avantageux !

Ces pratiques et la réflexion globale qu’elles imposent ne sont pas évidentes à mettre en place. Elles supposent des outils spécifiques, des données de mesures et des technologies dont le marché de l’art ne dispose pas forcément. Un certain nombre de nouveaux acteurs rendent à présent possible la généralisation des bonnes pratiques en matière d’éco-responsabilité.

Nouveaux acteurs

De fait, rendre le marché de l’art plus vert ne s’improvise pas ! En France, Alice Audouin est LA pionnière du développement durable dans le domaine de l’art, fondatrice d’Art of Change 21, et cofondatrice de l’association française COAL Art & Développement durable. Elle rappelle que « la première chose à faire si on veut un secteur de l’art plus écologique, c’est de travailler avec les meilleurs ingénieurs et de les mutualiser pour créer des données et un outil accessible à tous. » Commissaire de la section Art et Environnement de la dernière foire Art Paris, elle travaille donc sur un guide de bonnes pratiques, corédigé avec Fanny Legros (fondatrice de l’agence de conseil @Karbone). Le Comité professionnel des galeries d’art (CPGA), met également en avant la sensibilisation de ses adhérents à ces questions, en collaboration avec l’agence Sustainable Art Market, et la mobilisation autour de Plinth, une plateforme de réemploi et de mutualisation d’objets scénographiques.

objectif GES Christies 2030

objectif GES Christies pour 2030

Ces dernières années, des initiatives collaboratives telles que la Gallery Climate Coalition (GCC), Art to Zero et le comité sur le climat du MOCA Los Angeles ont pris des mesures concrètes pour faciliter la “décarbonation” du secteur et promouvoir les pratiques zéro déchet. L’organisation GCC, basée à Londres et Berlin, met à disposition des galeries, artistes et, plus récemment, des maisons de vente membres, une application qui permet de calculer leur bilan carbone en fonction des vols, des expéditions, de l’énergie, de l’emballage, de l’impression, etc. Ses membres s’engagent à obtenir des estimations et des audits carbone de l’organisation et à réduire leur empreinte carbone de 50 % au cours des 10 prochaines années. Christie’s, qui a rejoint le groupe en mars dernier, souhaite doubler cet objectif, s’engageant à atteindre zéro émission nette de carbone d’ici 2030, en agissant sur le changement dans tous les domaines de l’entreprise, du transport maritime et des voyages d’affaires à la consommation d’énergie et aux déchets. Tom Woolston, responsable mondial des opérations et du programme de développement durable de Christie’s, rappelle que cette décision hardie de l’une des principales maisons de vente au monde est la conséquence des préoccupations environnementales de leurs clients, les collectionneurs.

Les collectionneurs ont-ils voix au chapitre ?

De l’autre côté du marteau, le public qui lève la main ou clique pour enchérir est devenu central dans la prise de conscience face aux risques environnementaux. Ces dernières années, le comportement des collectionneurs a fortement évolué. Une génération de collectionneurs plus jeunes a fait son entrée sur le marché de l’art. Les millenials, où les femmes sont un peu plus présentes, dépensent plus et revendent plus vite que leurs aînés du Baby-Boom. Natifs en langage et communication numériques, leurs premiers achats peuvent aussi bien se faire via les réseaux sociaux, que sur les ventes ou les foires online. Et ils attendent un marché en adéquation avec leurs convictions : la durabilité de l’industrie de l’art et l’impact de son empreinte carbone se hissent au rang de leurs principales préoccupations. La jeune génération des millenials se montre particulièrement sensible à ces questions environnementales, puisque 70 % d’entre eux considèrent comme essentielle la réduction de leur empreinte dans leurs pratiques d’acquisition de l’art.

Julia Stoschek, grande collectionneuse allemande d’art contemporain révèle à quel point la pandémie a été riche d’enseignements, notamment sur l’accumulation d’évènements temporaires autour des œuvres. « S’il y a une chose que nous avons apprise pendant cette pandémie, c’est que nous pouvons tous voler beaucoup moins. » Les maisons de ventes et marchands d’art se trouvent donc encouragés par leurs clients à rendre l’industrie plus respectueuse de l’environnement. Il est devenu régulier qu’on leur demande des livraisons locales d’œuvres d’art en véhicule électrique ou hybride, ou des compensations carbone. La collectionneuse Patrizia Sandretto Re Rebaudengo assure que soutenir des artistes soucieux du climat est également un moyen d’investir pour le changement des mentalités.

Le marché de l’art n’est qu’au tout début de sa remise en question. L’engagement de tous les acteurs de ce milieu est nécessaire pour que les nouvelles initiatives mises en place prennent de l’ampleur et se généralisent. L’accompagnement par de nouveaux acteurs et l’établissement de meilleurs pratiques sera d’autant plus efficace que les observateurs, les autorités de tutelles et les collectionneurs seront mobilisés afin que des travers comme le greenwashing ne soit pas une tentation pour une industrie qui, en 2021 encore, a généré plus de 17 Mrds$.