Déclassement vs Inaliénabilité : la situation des musées dans le monde

[09/02/2021]
Michelangelo Buonarroti, Taddei Tondo : The Virgin and Child with the Infant St John, Royal Academy of Arts

Michelangelo Buonarroti, Tondo Taddei : La Vierge, l’Enfant et Saint Jean-Baptiste, Royal Academy of Arts

D’habitude, quand un musée fait parler de lui en salle de vente, c’est pour préempter une œuvre, pas pour la mettre aux enchères… Le Portrait of Sir David Webster de Hockney mis en vente par le Royal Opera de Londres par-ci, un MONET, un MIRO et un DEGAS issus du Brooklyn Museum par-là… Le récent succès de la vente du Portrait of a young man holding a roundel par Botticelli pourrait encourager la Royal Academy of Arts, qui songe à mettre à l’encan son Tondo Taddei de Michel-Ange, unique sculpture de la main du maître conservée en Grande-Bretagne. Impensable ? Les catalogues de vente semblent pourtant se remplir de pièces muséales, et pour cause. La crise sanitaire ayant touché de plein fouet les musées, certains se voient obligés de vendre, littéralement, les joyaux de la couronne pour éviter la fermeture définitive, lorsque d’autres en sont empêchés par la loi.

Deux modèles culturels se font face

Rappelons tout d’abord la structure particulière de la Culture en Amérique. Les États-Unis étant une nation fédérale, l’État Central n’intervient que peu dans les affaires culturelles, il n’y a pas d’équivalent du Ministère de la Culture (comme en France), mais une multitude d’entités gouvernementales transversales se chargent au niveau fédéral de ce que les Américains appellent «The Arts». Le National Endowment for the Arts, le National Endowment for the Humanities et l’Institute for Museum and Library Services sont financés par le Congrès, et leurs présidents sont nommés par la Maison Blanche.

L’Association of Art Museum Directors (AAMD) est quant à elle une alliance de directeurs de musées de toute l’Amérique du Nord, canadiens, mexicains et américains. Les départements d’État et de l’éducation ont leurs propres programmes artistiques à l’échelle locale des états. Les deux seuls musées nationaux de beaux-arts – la National Gallery of Art et la Smithsonian Institution – se trouvent à Washington. Les autres musées sont donc majoritairement privés, même s’ils reçoivent des subsides de leur ville ou de leur état.

Le mécénat privé, la location d’espace, les revenus de billetterie ne sont que quelques-unes des sources de financement utilisées. Comme la plupart des institutions culturelles américaines (orchestres philharmoniques, troupes de théâtre, ballets, etc.) les musées américains sont des organismes à but non-lucratif, bénéficiant à ce titre de charges fiscales réduites. Pour le reste, ils font face aux mêmes problèmes qu’une entreprise en temps de crise et se voient contraints de licencier du personnel (le MoMA a licencié 17 % de ses employés en 2020, ses pertes de revenus atteignant 80%), d’annuler des projets, de ne pas renouveler des contrats… Après plusieurs mois de fermeture totale, suivis de réouvertures partielles, le retour des visiteurs est trop ténu pour renflouer les caisses, d’autant que les touristes sont encore absents. Certains établissements sont au bord de la faillite et risquent de fermer. D’autres n’ont plus de budget pour leurs frais de fonctionnement. Le Brooklyn Museum a besoin de 40m$ pour l’entretien des collections et le versement des salaires. En octobre dernier, lors de plusieurs vacations chez Christie’s NY, le musée se séparait de 12 de ses trésors, dont une magistrale Lucrèce de Lucas I CRANACH et l’Italienne debout tenant une cruche de Camille Corot.

Lucas Cranach I, Lucrèce

Lucas Cranach I, Lucrèce

Le déclassement semble donc être une pratique comme une autre pour sortir de l’ornière, et malgré les apparences, elle est scrupuleusement encadrée par des codes de déontologie édictés par chaque musée, sur le conseil de l’AAMD. En temps normal, « l’aliénation d’œuvres est une partie légitime de la constitution et du maintien des collections. Les fonds provenant de la vente d’une œuvre peuvent être utilisés seulement pour l’acquisition d’œuvres ». Autrement dit, le déclassement d’une œuvre ne doit servir qu’à une seule cause : les acquisitions futures jugées plus pertinentes pour le musée. La crise a néanmoins conduit l’association à assouplir, pour deux ans, les règles en vigueur, annonçant qu’elle ne pénaliserait pas les musées qui revendent une partie de leur collection « pour payer les dépenses liées à l’entretien des collections », un nouveau régime dont l’échéance est pour l’instant fixée au 10 avril 2022. C’est dire la gravité de cette crise inédite, car L’AAMD avait fortement condamné l’administrateur judiciaire de la ville de Detroit en 2008 qui songeait à mettre en vente les oeuvres de l’Institute of Art ou, plus récemment, en 2018, le Berkshire Museum de Pittsfield qui avait vendu _ au terme d’une bataille qui était allée jusque devant les tribunaux _  plus de 25 œuvres afin de se remettre sur pied. De nombreuses œuvres de provenance muséales risquent donc fort d’arriver sur le marché dans les deux prochaines années. La question reste de savoir si cet afflux sera profitable aux vendeurs comme aux acheteurs.

Et en Europe ?

Les musées européens subissent les mêmes contraintes que leurs homologues Outre-Atlantique. Toutes les institutions culturelles ont été fermées de manière répétée, leur personnel en télétravail, le public empêché de visiter les collections ou les expositions qui, pour la plupart, ont été reportées ou annulées. Les pertes financières du Louvre s’élèvent à 70m$ depuis le début de la crise. La fréquentation du célèbre musée a plongé cet été. Une baisse malheureusement attendue, puisque les étrangers sont habituellement les premiers visiteurs du Louvre (75%) une situation que connaissent globalement tous les établissements d’importance de la capitale française. Les musées de régions, mieux implantés au niveau local, ont essuyé moins de pertes.

Le Rijksmuseum à Amsterdam, fermé au public

Le Rijksmuseum à Amsterdam, fermé au public

Il y a clairement deux modèles en Europe. Les musées britanniques, scandinaves et germaniques suivent globalement et à des échelles diverses le modèle américain. Les musées, même les établissements publics, doivent tourner en fonds propres et compter sur la billetterie, l’événementiel et le mécénat pour fonctionner. A l’opposé, La France, l’Italie ou l’Espagne par exemple, ont converti les collections de leurs rois ou princes en collections publiques. D’après l’article 451-5 du code du patrimoine français, « les biens constituant les collections des musées de France appartenant à une personne publique font partie de leur domaine public et sont, à ce titre, inaliénables ». Autrement dit : la loi interdit de vendre les collections des musées publics, largement majoritaires en France par rapport aux musées privés. Cette idée d’inaliénabilité, qui garantit la transmission du patrimoine artistique et le soustrait littéralement aux aléas du marché de l’art, est ancrée depuis l’Ancien Régime en France. Louis XIV, acculé par les dettes engendrées par des décennies de guerre, préféra faire fondre tout son mobilier d’argent que de vendre un seul tableau des galeries royales. Jusqu’en 2002, il était tout simplement interdit de faire sortir un objet d’une institution culturelle française, hormis pour un prêt d’exposition. Ces règles ont été précisées, avec la « Loi Musées », qui autorise le déclassement des œuvres dans de très rares cas, soumis à une commission qui étudie la possibilité de restituer un objet. C’est ainsi que dans les prochains mois aura lieu la restitution de 26 œuvres du « Trésor du Béhanzin » conservées au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac revendiquées par le Bénin depuis 2016.

Si les restitutions sont possibles, la vente, elle, est toujours interdite ! De nombreux débats ont lieu depuis des années sur la pertinence de cette loi en temps de crise. Le mythe des réserves pleines d’œuvre ou de doublons que les musées pourraient vendre a la vie dure, et les initiatives gouvernementales pour se rapprocher du modèle anglo-saxon ont lieu à chaque changement de majorité. En 2008, la Commission scientifique des musées de France, seule décisionnaire du déclassement, a failli être dissoute. Mais vendre n’est pas sans conséquences. S’il semble évident que personne ne conseille de mettre la Joconde aux enchères, la question de savoir quelles œuvres devraient quitter les cimaises ou les réserves d’un musée pour les murs d’un salon privé se pose donc.

Au gré des avancées scientifiques et historiques, certaines œuvres sont restaurées, ré-attribuées, identifiées. Qu’un style soit démodé n’est pas non plus un critère : le Musée d’Orsay se félicite sûrement d’avoir scrupuleusement conservé les grands formats de peinture d’histoire de CABANEL, PAPETY ou BOUGUEREAU. Ces artistes dits pompiers, longtemps jugés kitchs et passés de mode, forment le gros des collections du musée aujourd’hui. De la même manière, certaines pièces entrent dans les musées nationaux comme un tout, qu’il est a priori impossible de séparer. Un artiste ou un collectionneur voulant léguer, ou donner tout ou partie de ses œuvres d’art, pourrait y réfléchir à deux fois si les autorisations de vente devenaient possibles.

« Malraux avait fait un constat sévère : sans les donations et les collectionneurs privés, les grands musées français n’auraient ni impressionnistes ni cubistes, pratiquement pas de surréalistes. Autant de maîtres de l’art moderne qui font courir les foules, aujourd’hui. » Bernard de Montferrand, directeur du Frac Aquitaine en 2013

Comment font donc les musées français, et ceux qui en Europe suivent ce modèle d’inaliénabilité, en temps de crise sanitaire ? Les musées survivent il est vrai sous perfusion de l’Etat. Les personnes qui gèrent ces ensembles sont majoritairement fonctionnaires, payés par un état qui d’autre part alloue un budget chaque année pour les frais de fonctionnement, en complément des recettes engendrées par les activités du musée. Les répercussions seront sans aucun doute visibles sur la dette publique. Pour l’heure en France, aucun musée public n’a dû licencier, et le patrimoine artistique reste intact pour les générations futures.