Cote de l’art africain : le calme après la tempête

[26/12/2023]

De la prudence ! Tel semble être le mot d’ordre du marché de l’art en ce qui concerne, notamment, les artistes contemporains africains. Malgré des prix toujours solides pour les grandes signatures modernes et pour quelques contemporains très institutionnalisés, les enchères se sont refroidies pour bon nombre d’artistes intensément convoités l’an dernier. À l’urgence des achats “à tout prix” succède la modération, voire le report des achats à plus tard.

Des artistes femmes particulièrement soutenues

De façon générale, les résultats d’enchères de l’année 2023 sont mitigés, un phénomène attendu après la ferveur de l’an dernier, dans un contexte mondial traversé de surcroît par de multiples tensions. Cette pondération générale n’épargne pas la première maison de ventes mondiale, Christie’s, dont la prestigieuse vente d’art du 21e siècle organisée à New York le 7 novembre dernier est satisfaisante mais sans excès, la quarantaine de lots rapportant “seulement” 107,45 millions de dollars contre une estimation haute donnée à 143 millions de dollars. Fait néanmoins saillant de cette vente : les femmes dûment sélectionnées pour le prestigieux évènement ont toutes remporté d’excellents résultats, notamment la jeune britannique d’ascendance nigériane Jadé FADOJUTIMI (1993) qui signait un nouveau record à près d’1,7m$ pour sa toile A Thistle Throb (2021), record déclassé la semaine suivante chez Phillips (Quirk my mannerism (2021) vendue 1,9m$). Cette artiste au succès fulgurant (elle a été introduite aux enchères en 2020 seulement ) s’affirme d’autant plus fermement dans les hautes sphères du marché qu’elle est soutenue depuis l’été 2022 par la puissante galerie Gagosian. 

Un autre record a fait couler beaucoup d’encre : celui de Julie MEHRETU (1970) , puisqu’il a été annoncé en octobre comme le nouveau sommet pour tout artiste d’origine africaine. L’objet du record d’octobre est un grand diptyque sans titre (Untitled (2011), 183 x 487 cm) vendu chez Sotheby’s à Hong Kong pour 9,3 millions de dollars. Or, cette œuvre avait déjà fait l’objet d’une vente aux enchères en 2015 chez Christie’s New York, où elle atteignait 2,85 millions de dollars. En huit ans, son prix a ainsi augmenté de 227%. Un mois plus tard, l’artiste confirmait sa hausse de prix en dépassant pour la première fois les 10 millions de dollars chez Sotheby’s (Walkers With the Dawn and Morning, le 15 novembre 2023).

D’origine éthiopienne et vivant depuis son jeune âge aux Etats-Unis, Julie Mehretu a de commun avec Jadé Fadojutimi un travail abstrait de grande envergure, particulièrement en prise avec les problématiques de notre époque. Le récent succès de ces deux artistes nous renseigne peut-être sur l’exigence d’une demande haut de gamme pour une abstraction contemporaine pointue, tranchant avec un art du portrait noir qui a inondé les salles des ventes au cours des dernières années.

 

Évolution du produit des ventes annuel aux enchères de Julie Mehretu (copyright Artprice.com)

Plusieurs artistes marquent des signes d’essoufflement

Les peintres africains de la seconde moitié du 20e siècle consolident leurs cotes, à l’image de Uche OKEKE et de Yusuf GRILLO, tous deux gratifiés de nouveaux records aux enchères (185 000$ pour Okeke et au seuil des 500 000$ pour Grillo, Bonhams, Londres), tandis que le marché se pondère pour les artistes contemporains ayant fait l’objet de vifs élans spéculatifs l’an dernier. Plusieurs de ceux dont les surenchères pouvaient apparaître comme excessives reviennent à des seuils de prix plus en phase avec les estimations fournies. Cet assagissement concerne notamment les artistes contemporains spécialisés dans le portrait noir, comme Oluwole OMOFEMI (1988). L’an dernier, les toiles de ce Nigérian de 35 ans pouvaient décupler leurs estimations et dépasser les 150 000$. Désormais, elles se vendent sagement dans leurs fourchettes d’estimations. Il en va de même pour Otis Kwame Kye QUAICOE (1988) dont les derniers prix se situent souvent en-deçà des estimations basses. Son meilleur résultat annuel s’érige à 28 000$ pour un portrait de jeune fille dont Sotheby’s espérait 10 000$ de plus. La demande s’est aussi dégradée pour les grandes toiles à deux personnages d’Emmanuel TAKU (1986) dont les œuvres proposées cet automne à Londres par Phillips et à Marrakech par Artcurial sont restées invendues malgré des estimations basses attractives autour de 20 000$, tandis que l’artiste flambait à plus de 150 000$ voire de 250 000$ en 2022.

 

Oluwole Omofemi, Daydream (2019), 23 185$ (est. 18 200$ – 24 300$, Sotheby’s, Modern & Contemporary African Art, 19/10/2023)

 

On observe une mécanique similaire pour l’artiste Aboudia, dont le produit des ventes annuel aux enchères perd -75% comparé aux résultats fracassants qu’il obtenait l’an dernier. Le nombre de ses oeuvres vendues aux enchères est réduit de moitié par rapport à 2022 et sa meilleure adjudication passe de 614 000$ (Jeux D’enfant (2012), Holly International Hong Kong le 27 novembre 2022) à 180 300$ cette année (Untitled (2017), Christie’s online, 9 mars 2023). Le ralentissement de son marché a été confirmé lors des dernières ventes d’automne où 40% des œuvres cataloguées par Christie’s, Phillips, Sotheby’s, Bonhams et Artcurial Maroc étaient ravalées. L’an dernier à la même époque, le taux d’invendus était seulement de 12% malgré une offre plus dense : tout le monde se ruait alors sur Aboudia, mais la pression est fortement retombée cette année…

 

Evolution de l’indice du prix des oeuvres d’Aboudia aux enchères (copyright Artprice.com)

 

Plusieurs artistes défendus par des galeries de premier plan et intégrés dans les plus grandes institutions ne font pas exception. Exemple avec Ouattara WATTS (1957), dont le MoMA a acquis une œuvre en 2020 et dont la carrière a pris un nouvel élan en 2022 avec l’entrée de l’artiste au sein de la galerie Almine Rech, laquelle a présenté ses oeuvres à la TEFAF New York 2022, à Art Basel Unlimited et dans une exposition personnelle à la Frieze London 2022. Une telle actualité a fait vrombir la demande et poussé six œuvres de Ouattara Watts vers des adjudications supérieures à 100 000$ l’an dernier. L’une d’entre elles décrochait même un record absolu à hauteur de 781 200$. Mais malgré le travail de fond qu’opère toujours Almine Rech, Ouattara Watts n’a pas dépassé les 66 000$ aux enchères en 2023, bien loin des montants qu’il a suscité en 2022. Après une flambée des prix trop rapide et intense, les collectionneurs semblent avoir bien du mal à prendre position aujourd’hui.

 

Évolution du produit des ventes de Ouattara WATTS aux enchères (copyright Artprice.com)

 

La prudence et la modération n’expliquent pas toujours l’ambivalence des derniers résultats. Difficile en effet de comprendre pourquoi un grand dessin de Portia ZVAVAHERA (1985), pourvu d’un pedigree idéal puisqu’il avait été commandé par la National Gallery du Zimbabwe dans le cadre de la 55ème Biennale de Venise en 2013, parte timidement sous son estimation basse (34 000$). Difficile également de saisir pourquoi une abstraction de la série Chalks de Pascale Marthine TAYOU, artiste dont les oeuvres ont intégré les collections de la Tate Modern, ne trouve pas preneur cette année autour de 70 000$ à Londres alors qu’elle se vendait pour près de 94 000$ l’an dernier à Paris… Au-delà d’un assagissement général, d’une prudence attendue qui se rapporte à l’ensemble du marché mondial, le marché de l’art contemporain africain a pâti d’un manque d’entrain évident au cours des derniers mois. Ce manque de souffle ponctuel pourrait constituer une étape vers un marché plus mature, tout en offrant des opportunités uniques pour acquérir des œuvres sans en payer le prix fort…

 

Article Artmarket publié par notre partenaire Diptyk Magazine