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Au Brésil, le marché de l’art fait de la résistance

[31/07/2018]

Face à la pire crise financière de l’histoire du pays, le marché des artistes brésiliens se maintient paradoxalement bien au Brésil tandis qu’il s’essouffle à New York et à Londres.

Il y a moins de 10 ans, le Brésil était cité en exemple par tous les acteurs du marché de l’art. Depuis l’étranger, le petit monde de l’art voit le pays comme un nouvel eldorado. Son pouvoir d’attraction est tel que les plus grandes galeries internationales (David Zwirner, Sadie Coles, Hauser & Wirth ou Gagosian) prennent position sur le salon ArtRio, malgré la taxe extrêmement lourde appliquée sur l’importation des œuvres. Sur place, de nouvelles structures émergent : des galeries d’art dont certaines s’agrandissent jusqu’à la démesure (la galerie Raquel Arnaud ouvre un espace de pas moins de 930 m2 à Sao Paulo en 2011), des regroupements associatifs dans l’objectif de propulser les artistes brésiliens sur le marché international, des sociétés d’investissements brésiliennes s’engagent dans le conseil et l’acquisition d’oeuvres de leurs compatriotes1, etc.

A l’heure du  »boom de l’art brésilien », la cote des artistes explose parallèlement sur le marché des enchères et les spécialistes des départements d’art latino-américain de Sotheby’s, Phillips et Christie’s se frottent les mains. Cette ruée sur l’art brésilien passe par la flambée des prix d’une poignée d’artistes aux parcours déjà confirmés . Le renouvellement du record d’adjudication du grand artiste Sergio DE CAMARGO illustre parfaitement l’émulation d’alors : en 2009, l’une de ses œuvres, Relief, parvenait à atteindre un million et demi de dollars à New York. Un résultat d’autant plus remarquable qu’il triplait son estimation haute. Quatre ans plus tard, une autre œuvre de Camargo passait en salle : bien que deux fois plus petite que le Relief millionnaire, elle se vendait à un prix bien plus élevé, dépassant les deux millions de dollars3. Entre 2009 et 2014, tous, marchands, collectionneurs privés et musées ont misé sur le développement providentiel du marché de l’art brésilien et ont considérablement fait grimper les prix.

Mais le contexte a été totalement bouleversé ces trois dernières années. Enlisé dans une profonde crise politique et économique, le Brésil traverse une période critique. Le pays se trouve miné par les scandales de corruption et secoué par les actes de violence… A priori, de tels déboires ne peuvent qu’impacter la confiance des acteurs du marché de l’art. D’ailleurs, ces tensions intérieures ne sont certainement pas étrangères à la fermeture de l’antenne brésilienne de la White Cube, une fermeture annoncée en 2015, soit quelques mois après le début du scandale de Petrobras. Mais galeristes et marchands ne cèdent pas au pessimisme. La White Cube, par exemple, ne cesse pas totalement ses activités à Sao Paulo malgré la fermeture de son espace, et revient régulièrement au Brésil où elle emportait un immense succès lors de la dernière foire SP-Arte en avril dernier.

Si les grandes galeries telles que la White Cube, et les musées (dont la Tate, le Whitney Museum, le Met Beuer ou le MoMA) poursuivent leur travail de valorisation de la scène brésilienne, un essoufflement se fait sentir dans les salles des ventes à l’étranger. Les sociétés de ventes étrangères – Christie’s, Sotheby’s et Phillips – ont propulsé quelques artistes brésiliens sur la scène internationale (dont Os Géméos, Vik Muniz, Cilco Meireles, Lygia Pape, Sabastiao Salgado ou Ernesto Neto) ces dernières années, via des ventes organisées à Londres et à New-York. La solidité des cotes repose essentiellement sur l’activité de ces salles de ventes et sur le soutien de galeries en-dehors du Brésil. Une telle validation par le marché international fut la condition première pour que se développe aujourd’hui confortablement le marché intérieur. Les acteurs du marché au Brésil commencent seulement à faire grimper les prix de leurs artistes dans les salles de ventes brésiliennes. Aujourd’hui, ils prouvent leur détermination à poursuivre le travail de valorisation de leurs compatriotes, enregistrant quelques nouveaux records sur place, tandis que le marché anglo-saxon est ralenti sur les memes signatures.

Un commerce de l’art complexe mais vivant

Sur place, le marché de l’art fait de la résistance. Les galeristes, brésiliens comme étrangers, entendent bien passer outre la crise et poursuivre leur travail sans sombrer dans la morosité ambiante. Lors de la quatrième édition de la foire SP-Arte, le plus grand festival international d’art d’Amérique latine, en avril dernier, non seulement les grandes galeries internationales ont répondu présent (parmi lesquelles David Zwirner, Marian Goodman et la White Cube) mais les retours commerciaux furent tout à fait satisfaisants. Mieux, la situation politique ne semble pas avoir eu de prise sur les transactions. Le bilan de la foire annonce à la fois des ventes réussies pour de grandes signatures internationales (telles que Allan McCollum, Antony Gormley, Damien Hirst ou Tracey Emin), et pour les artistes brésiliens. Une œuvre de TUNGA est notamment partie pour 140 000$ sur le salon, tandis que plusieurs œuvres signées Vik MUNIZ,OSGEMEOS, Carlito CARVALHOSA, voire des artistes plus jeunes comme Paulo Nimer PJOTA (né en 1988) ont rapidement trouvé preneurs. Les représentants d’institutions culturelles ont, eux-aussi, profité du salon pour nourrir leur collection : le musée de la Reina Sofia de Madrid a notamment acheté une œuvre de Cildo MEIRELES et la Dia Foundation de New York s’est positionnée sur une sculpture de Renata LUCAS (née en 1971).

Mais un tel succès relève du contexte particulier de la foire. En effet, les organisateurs de SP-Arte négocient chaque année avec le gouvernement un allègement temporaire de la taxe sur la vente des œuvres le temps du salon. Durant quelques jours, cette taxe rédhibitoire pour les affaires passe de 50% en moyenne à 15%… La vitalité de la SP-Arte repose ainsi sur cet accord temporaire, que les galeries anticipent en pré-vendant leurs œuvres bien avant le salon. Ils finalisent les transactions sur place, afin de profiter de cet allègement fiscal. Au Brésil, la résistance du marché de l’art est aussi une question d’organisation…

 

1Ouverture d’un fonds d’investissement essentiellement tourné vers l’acquisition d’artistes brésiliens par la société brésilienne Capital Pluriel.

3Sergio de Camacho, Untitled, vendue 2,165 m$ chez Sotheby’s, New York, le 20 novembre 2013.

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