Artgenève, entretien avec Thomas Hug

[21/01/2020]

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Thomas Hug, directeur d’artgenève, évoque les spécificités et les enjeux de cet évènement genevois aux atours internationaux.

Si artgenève n’a cessé de se développer au cours de la décennie, elle reste une foire à taille humaine face à la mastodonte bâloise. Cette manifestation, créée en 2012 par Thomas Hug, ouvre sa neuvième édition le 30 janvier avec un peu moins de 90 exposants. Le retour de galeries pointues (dont Gagosian, Hauser & Wirth, Tornabuoni), et l’arrivée de nouvelles enseignes (parmi lesquelles Lévy Gorvy, Applicat-Prazan, Loevenbruck et Massimo De Carlo) constituent autant de signaux positifs quant à l’attractivité et au dynamisme de ce salon de Suisse Romande, devenu une plateforme artistique de premier plan pour l’art moderne et contemporain.

 

Quels sont les atouts de Genève pour accueillir un tel salon ?

Malgré son nom, artgenève n’englobe pas que cette ville mais toute une région. Celle de l’arc lémanique et de la Suisse romande, en s’étendant de Lyon jusqu’aux stations de montagne. Toute ce bassin abrite un bon nombre de collectionneurs sérieux, qui se dévoilent d’année en année, ces personnes étant souvent assez discrètes. La proximité de Genève avec Zürich, Paris et Milan, ainsi que la connexion business avec Londres est un formidable atout pour un salon international comme le nôtre. Le panorama institutionnel est aussi en développement continu. Je pense notamment au nouveau bâtiment des musées lausannois (Plateforme10), de la nomination de Marc-Olivier Wahler au Musée d’Art et d’Histoire et du travail formidable effectué par Lionel Bovier au Mamco. D’une manière plus générale, Genève est une ville internationale et facile d’accès, nous profitons d’un excellent timing fin janvier avec la venue de nombreux VIP dans la région pour le ski et nous dévoilons une Genève attractive envers le public international, ceci également au travers de notre nouvelle biennale estivale dans l’espace public: Sculpture Garden, en collaboration avec la Ville.

Comment définiriez-vous aujourd’hui l’ADN d’artgenève ?
Il me semble que la nature d’artgenève est singulière et son trademark clair: un salon de haut niveau mais qui reste à taille humaine, avec un programme d’expositions institutionnelles fort. Nous créons ainsi un dialogue réel entre le monde du marché et le milieu institutionnel national et international, tout en conservant un fort respect et ancrage régional.

Pourquoi inscrire la vidéo d’art au cœur de cette édition ?
Il me paraît important malgré l’offre plutôt établie d’artgenève d’être également prospectif avec ce genre d’initiative dans des domaines généralement moins proposés sur les foires. Il existe d’ailleurs des collections de vidéo importantes en Suisse et nous les réveillons par ce biais. LOOP Barcelona est à mes yeux le meilleur label de qualité pour ce genre de proposition. Pour compléter cette proposition marchande, nous allons montrer des films de la collection du centre Pompidou ainsi que des œuvres de collections privées comme celle de Ringier ou encore une grande installation de David HOCKNEY représentée par Pace et appartenant à une collection genevoise, ceci parmi d’autres surprises vidéos.

Votre passion pour la musique rencontre l’art contemporain avec Artgenève/musique. Comment est née cette rencontre ?
En effet, ma première partie de vie était consacrée à la musique classique et expérimentale (musicologie et piano). Quand je suis arrivé dans le monde l’art contemporain à Berlin, j’observais plusieurs initiatives et impulsions d’artistes visuels avec la musique. Les intentions et idées étaient bonnes, les réalisations en revanche ne me paraissaient souvent pas assez spécialisées. En créant artgenève, il était vital pour moi de proposer une chambre d’expérimentation et de développement dans ce domaine avec un département musical et nous avons, dès la première édition, offert au public un généreux tableau musical de Tino Sehgal. Et je suis heureux ensuite d’avoir trouvé tout particulièrement en la personne d’Augustin Maurs un authentique musicien qui accompagne les artistes pour pallier cette fragilité. Cette année, il met en scène au Victoria Hall pendant le salon des performances de Pierre Huyghes, de Raymond Pettibon et de Saâdane Afif, pour ne citer qu’eux. La musique a été l’un des outils essentiels de notre présence événementielle internationale tout au long de l’année, avec des performances à la philharmonie de Berlin et Venise par exemple. Au niveau Pop également, nous serons actifs à Londres à Elephant West les 26 et 27 mars avec le festival « artgenève/On Tour ».

Le salon accueillait une sélection resserrée du PAD l’an dernier. Qu’en est-il cette année ?
Cette année, nous accueillons la foire spécialisée et pionnière d’art vidéo LOOP. Après deux ans d’une collaboration assez classique, nous sommes en 2020 en effet plutôt novateurs. Concernant le design à artgenève, il est à noter qu’un bon nombre d’exposants ont souhaité revenir. Nous allons donc élaborer un nouveau format et une proposition forte pour le futur, mais nous souhaitons avant cela continuer à innover, et varier l’offre en collaborant avec des salons spécialisés dans d’autres domaines, comme la photographie, l’architecture – présente d’une manière importante cette année avec Jean Prouvé et Mario Merz – et avec des focus sur d’autres régions. Tout cela en conservant évidement le tronc principal contemporain et moderne que représente artgenève.

En quoi le lien entre entre galeries et institutions est-il important ?
Je pense tout d’abord que, de nos jours, un salon doit être en réel miroir de la globalité des divers métiers et acteurs de l’art. Ensuite, il est intéressant dans une ville à la dimension genevoise que le salon rapproche sur une même plateforme ces deux milieux, dans leurs intérêts respectifs. Il faut reconnaître aussi que le lien que voit le public novice et le nouveau collectionneur entre le marché et l’institutionnel est tout à fait rassurant qualitativement. Finalement, et c’est très important à mes yeux, la beauté du geste est d’essayer de proposer une expérience différente des autres salons, car beaucoup de salons se ressemblent… Nous recevrons cette année notamment une vaste installation de la Royal Academy de Londres, le Consortium de Dijon et l’ICA de Milan.

Pourquoi autant d’événements hors salon (une vingtaine) ?
Avec l’attitude plutôt discrète des collectionneurs genevois, le programme VIP avec l’accès à des patrimoines privés et notamment bancaires est particulièrement attractif pour les grands amateurs venant d’ailleurs. Cela les attire, démontre la richesse artistique de la région et la raison d’être du salon. Mais nous faisons attention à ne pas proposer ce programme pendant les heures d’ouverture du salon qui constitue bien naturellement l’offre largement principale de la semaine genevoise.

Votre vision d’Artgenève en 2030 ?
Il me semble que le développement du salon se perçoit d’année en année. C’est un retour fréquent que nous avons. Ainsi, je partagerais avec vous une vision pour les prochaines cinq années: Si le salon continue à engendrer un succès commercial de plus en plus homogène, ce qui est finalement assez rare, il est possible qu’il soit amené à s’agrandir. Ce ne sera pas un but en soit mais une conséquence naturelle. Nous continuons aussi d’être à l’écoute de nos exposants, en les emmenant dans de nouvelles destinations originales, ergonomiques et souvent curatées, ainsi que nous le faisons cette année à Moscou au Schusev Architecture Muséum.  Sur artmonte-carlo, c’est le développement du Forum de rencontres professionnelles qui va être d’importance dans les prochaines années. Pour ce qui est de l’innovation artistique sur artgenève, la réflexion est annuelle!

Pour finir, si vous étiez une œuvre d’art, laquelle seriez-vous ?

Je ne prétendrais pas m’imaginer être une œuvre d’art, en revanche je dois vous avouer que toute une série de chefs-d’œuvre pour piano passe par mes mains et mon corps quand j’en suis l’interprète (pas très doué) : Chopin, Mozart et Rachmaninov.

 

 

 

Photo : Thomas Hug avec la co-directrice de la foire Laura Meillet. Photo Annick Wetter. Courtoisie artgeneve