Art Taipei (22-25 octobre), entretien exclusif avec Oliver Chang

[15/10/2021]

Oliver Chang, nouveau directeur du salon Art Taipei, répond aux questions d’Artprice sur cette nouvelle édition tant attendue par les collectionneurs asiatiques.

 

Lancé en 1992, ART TAIPEI est le plus ancien salon d’art international en Asie. En 28 ans d’existence, cet événement s’est imposé comme un rendez-vous incontournable dans l’agenda culturel d’Asie du Sud-Est. Il bénéficie du soutien de fervents collectionneurs taïwanais et d’un marché de l’art de plus en plus dynamique.

Le salon Art Taipei a été maintenu l’an dernier, traversant avec succès la crise sanitaire contrairement à beaucoup d’autres événements similaires qui ont été annulés ou reportés partout dans le monde. Toutefois, la pandémie a bouleversé l’édition 2020 puisque le nombre d’exposants internationaux a été moindre.

M. Oliver Chang, qu’en est-il de cette nouvelle édition annuelle ? Avez-vous pu revenir au nombre d’exposants d’avant la crise sanitaire ?

Depuis le début de la pandémie en 2020, Taïwan a été relativement épargné par la crise COVID-19 grâce à l’autodiscipline des Taïwanais et l’efficacité des politiques publiques. Cependant, le monde entier a enregistré de graves flambées épidémiques en 2020. Par conséquent, les exposants étrangers étaient plus réticents à faire le déplacement. C’est pourquoi l’édition 2020 du salon ART TAIPEI a vu son nombre d’exposants impacté par la crise. Quant à ceux qui ont pu être présents, ils ont eu la surprise de faire de belles ventes lors du dernier salon. Un bilan fructueux qui a fait parler de lui. La réussite de l’édition 2020 a suscité la confiance des exposants pour l’édition 2021. Le nombre de participants cette année a profité d’une légère hausse, passant de 92 à 124. Bien que nous souhaitions revenir au nombre de participants initial, notamment eu égard aux exposants internationaux, cela exigera forcément beaucoup d’efforts de notre part, mais aussi de toutes les parties prenantes dans le monde pour y parvenir.

(illustration : Oliver Chang, président du salon et Wenmei Yiu, secrétaire générale)

La majorité des galeries présentes au salon sont de Taïwan. Est-ce un choix délibéré ? Le nombre de galeries taïwanaises a-t-il connu une forte hausse ces dernières années ?

Par rapport à beaucoup de salons mondiaux organisés par des entreprises privées, ART TAIPEI compte parmi les rares événements gérés par une association de galeries à but non lucratif. Le salon ART TAIPEI est organisé par l’association TAGA (Taiwan Art Gallery Association) depuis son lancement en 1992. Le soutien des membres locaux est un atout majeur qui sous-tend son identité. Une essence qui demeure inchangée depuis 27 ans et cela continue. À compter de 1995, des galeries internationales ont intégré le salon ART TAIPEI. Le comité a progressivement établi un ratio de participation, insistant pour qu’il respecte la proportion suivante : 50 % de galeries taïwanaises et 50 % de galeries internationales, et cela jusqu’en 2019 avant la crise de COVID-19. Avant la pandémie, ART TAIPEI était un salon majeur à ne pas rater en raison de son implantation géographique stratégique et de sa solide réputation dans le milieu de l’art contemporain en Asie. Dans un contexte pandémique marqué par les restrictions de déplacement, tous les salons semblent avoir privilégié une approche locale, que ce soit l’Armory Show, le salon ART BASEL ou ART TAIPEI. Nous ne pouvons donc pas dire que le choix soit délibéré. C’est plutôt une situation inévitable et tous les salons doivent tenir compte de ces circonstances extraordinaires. Vu sous un autre angle, la longévité et la légitimité d’un salon dépendent fortement du soutien local.

À propos du développement des galeries taïwanaises, je dirais que cela se confirme. Selon les données de la TAGA, nous comptions 107 galeries membres en 2013 et jusqu’à cette année (2021), nous recensons 130 galeries membres, soit une hausse de 21 % en 8 ans. Un nombre en hausse constante qui reflète aussi le dynamisme du socle de collectionneurs à Taïwan. Un soutien nécessaire pour assurer une croissance solide et régulière du secteur.

Quels sont les artistes taïwanais emblématiques que nous pourrons voir lors du salon ?

Le salon ART TAIPEI est toujours l’occasion de découvrir des artistes taïwanais emblématiques, qu’il s’agisse de maîtres, de jeunes talents ou d’artistes de la génération intermédiaire. Cette année, nous proposons des chefs-d’œuvre d’artistes taïwanais représentatifs comme CHEN Cheng-po, LIAU Ke-chhun, LIU Kuo-Sung, HO Kan et Richard LIN (LIN Show-yu). Il y a également le show SOLO de YANG Chi-hung et la sculpture de LI Chen, artistes de la génération intermédiaire. HSI Shih-pin et Jam WU représentent les jeunes talents.

Chaque année, le salon ART TAIPEI propose un temps fort important : la promotion et le développement de jeunes artistes locaux. Contrairement à d’autres salons commerciaux, ART TAIPEI se donne systématiquement une mission à but non lucratif. Pour la 14e année consécutive, le salon collabore avec le ministère de la Culture afin de récompenser huit jeunes talents taïwanais de moins de 35 ans.

En outre, ils les aident tous à travailler avec différentes galeries pendant ART TAIPEI. Dans le cadre de ce processus, les jeunes artistes peuvent acquérir de l’expérience pratique. Ils développent leurs connaissances en coopérant avec la galerie et en enrichissant leur réseau dans le milieu de l’art. En 2020, s’appuyant sur l’immense expérience du ministère de la Culture en matière de promotion des nouveaux talents, le Conseil des peuples autochtones a collaboré avec la TAGA pour promouvoir l’événement « Emerging Indigenous Artist Special Recommendation Exhibition ». À travers le prisme culturel des jeunes talents autochtones, le style artistique taïwanais peut s’exposer dans le cadre international offert par ART TAIPEI.

Dans le même temps, ART TAIPEI 2021 poursuit sa coopération avec le Département chargé du développement créatif et culturel du ministère de la Culture dans le but de créer l’exposition spéciale intersectorielle art-mode, conjointement avec la Semaine de la mode de Taipei. Une exposition spéciale où l’on peut découvrir l’inspiration mutuelle et le dialogue entre les créateurs et artistes taïwanais.

Photo Art Taipei

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On recense quelques galeries de Hong Kong et une douzaine environ du Japon. Les collectionneurs taïwanais affectionnent-ils particulièrement les artistes japonais ? Le cas échéant, quels sont leurs artistes japonais préférés ?

Situé en plein cœur de la région Asie orientale-Pacifique, Taïwan entretient des liens étroits avec ses pays voisins. Le Japon exerce une influence culturelle forte et incontestable sur Taïwan en raison de son passé colonial et de sa situation géographique, sans oublier les préférences des collectionneurs taïwanais. Concernant l’art contemporain, les collectionneurs taïwanais plébiscitent des artistes japonais branchés au rayonnement mondial comme Nara Yoshitomo et Yayoi Kusama, mais également des artistes relevant du mouvement Gutaï comme Kazuo Shiraga, sans oublier d’autres groupes d’artistes japonais de l’après-guerre. Parmi la jeune génération, citons Ayako Rokkaku, Miwa Komatsu, Moe Nakamura et Chihiro Nakahara qui sont très appréciés sur le marché et connaissent un essor vertigineux.

Avec AT Space et AT SPACE PROJECT, vous avez créé de « mini-expositions dans le salon », n’est-ce pas ? En quoi consistent ces espaces et que pouvons-nous y découvrir ?

AT SPACE et AT SPACE PROJECT sont des espaces dédiés à l’art public lors du salon ART TAIPEI. Cette année, le comité a décidé de promouvoir l’art public dans le cadre de ces deux zones spéciales. L’idée est d’offrir aux exposants plus de possibilités de réflexion concernant l’art public, d’autant que celui-ci est un mélange hétérogène qui favorise le dialogue entre l’art et l’espace. AT SPACE représente l’art public exposé lors de l’événement Fair Isles les années précédentes. AT SPACE PROJECT encourage les exposants à solliciter un espace interactif inédit mêlant l’art et les médias. L’objectif ? Créer des expériences immersives pendant le salon. Il est un peu dommage que la zone AT SPACE PROJECT ne puisse pas se concrétiser, faute de candidature appropriée. Mais pour une première tentative, nous estimons avoir atteint notre objectif visant à élargir les possibilités d’application de l’art public.

Enfin, comment Taïwan est-il devenu un centre névralgique du marché de l’art en Asie ? Quels atouts le pays pourrait-il développer davantage à l’avenir ?

Taïwan a réussi à devenir incontournable sur le marché de l’art asiatique pour deux raisons majeures : son emplacement géographique central en Asie et son environnement démocratique. Depuis très longtemps, Taïwan occupe une place centrale incontestée en Asie orientale. Son passé colonial lié à l’Espagne, aux Pays-Bas et au Japon a fait de l’île une terre de grande tolérance où l’on accueille à bras ouverts la différence culturelle. N’importe quelle culture étrangère peut trouver sa place à Taïwan et adopter des spécificités locales pour mieux se renouveler et ainsi intégrer la culture taïwanaise. En revanche, Taïwan fait figure d’exception en Asie sur le plan des valeurs démocratiques qui définissent son système de gouvernance. La liberté d’expression est essentielle au développement d’un paysage artistique et culturel sain et solide. Un principe qui n’existe que dans un environnement libre où l’on respecte et valorise la diversité à titre collectif et individuel. Deux atouts majeurs qui, selon nous, sont indispensables pour réunir des organisations, artistes et galeries du monde entier autour de valeurs communes.

Au-delà de ces grandes raisons, Taïwan bénéficie d’une solide base locale de collectionneurs et du développement massif de l’éducation artistique — deux piliers importants pour stimuler la croissance de l’industrie de l’art. Ces dernières années, nous avons constaté que la deuxième génération de collectionneurs qui arrive sur le marché contribue à diversifier les tendances, ce qui renforce davantage le marché. Par rapport à beaucoup d’autres pays d’Asie, l’éducation artistique est fortement valorisée et bien ancrée dans le système éducatif et les activités citoyennes. Beaucoup de bâtiments culturels ont été construits et plusieurs activités culturelles sont fortement mises en avant par le gouvernement et les organisations à Taipei, mais aussi dans bien d’autres villes comme Taichung, Kaohsiung et Tainan, entre autres. Autant de raisons qui font de Taïwan un centre névralgique à la fois stratégique et irremplaçable du marché de l’art en Asie.

Lieu: Taipei World Trade Center Exhibition Hall 1
Adresse: No.5, Sec. 5, Xinyi Rd., Xinyi Dist., Taipei City 110, TAÏWAN