Art Brut : folles progressions aux enchères

[01/06/2004]

 

Mouvement en marge, l’art brut tend depuis quelques années à se frayer un chemin au cœur du marché. Alors que les plus belles pièces sont déjà accrochées sur les murs des musées, les productions proposées aux enchères commencent à véritablement s’arracher en salle des ventes. Compte tenu des spectaculaires hausses de prix, les plus importantes pièces pourraient bien un jour atteindre le million de dollars, et de facto rivaliser avec le fleuron de l’art officiel.

Ces plasticiens sont autodidactes, souvent vivent reclus, en marge de toute influence des productions et mouvances artistiques de leur temps. Les médiums sont aussi variées que les thèmes abordés, bien qu’il renvoient la plupart du temps aux troubles obsessionnelles qui affectent ces artistes. Mis en relief par André Breton dès 1924, c’est sous l’impulsion de Jean Dubuffet qu’émerge en 1945 l’expression d’art brut. Sous ce terme sont élevées au rang de créations artistiques des productions qui n’étaient alors perçu que comme des manifestations de troubles psychologiques où alors celles d’artistes profondément isolées de l’influence des mouvances artistiques et le conformisme social de l’époque pour privilégier l’introspection individuelle. Elles sont écartés du champ culturel. Ces œuvres qui n’étaient pas destinées à être monnayées sont désormais l’objet d’importantes dispersions aux enchères.

Quelques artistes comme Louis SOUTTER (1871-1942), Adolf WÖLFLI (1864-1930), Friedrich SCHROEDER-SONNENSTERN (1892-1982) ou Gaston CHAISSAC (1910-1964) sont d’ores et déjà classés dans le monde de l’art comme des artistes a part entière. Leur importante production leur assure un marché dynamique et des cotes clairement établies. Avec l’américain Bill TRAYLOR (1854-1947), ils sont souvent à l’origine des plus hautes enchères d’art brut. Le record du mouvement a été établi en juin 2000 chez Kornfeld, grâce à une feuille de Louis SOUTTER, Masquerade in Slums (1939), adjugée 340 000 CHF (216 536 EUR). Les dessins les plus recherchés de ce Suisse mort à l’Asile de Ballaigues sont ceux réalisés après 1937, année à partir de laquelle il représente de fins personnages noirs et tordus tracés au doigt avec de l’encre de chine.Aux Etats-Unis, l’artiste du mouvement le plus réputé est Bill TRAYLOR. Né esclave dans la plantation de coton de George Hartwell Traylor, il ne se met à dessiner qu’à l’âge de 84 ans ; il est alors désœuvré et sans toit. Sur 3 ans de création on estime à peu près à 1500 le nombre de dessins réalisés. En France, c’est Gaston CHAISSAC (1910-1964) qui tient le haut de l’affiche. Ce cordonnier attiré par le dessin et la peinture noue des liens étroits avec Jean DUBUFFET. Il participe d’ailleurs à la première exposition « Art Brut » chez Drouin en 1949. Mais son immersion dans le milieu artistique le détachera progressivement des jalons de l’art brut fixés par Dubuffet. Déjà en 1973 le Musée National d’Art Moderne a organisé une exposition de son travail. Si la rétrospective que lui a consacré la Galerie du Jeu de Paume en 2000 a stimulé temporairement sa cote, aujourd’hui ses prix restent encore inférieurs au niveau atteint en 1990, année de ses plus fortes enchères. Ses totems les plus importants pouvaient alors s’échanger l’équivalent de 150 000 euros. Aujourd’hui, aucune de ses œuvre n’a franchi le seuil des 100 000 euros au cours de dernières années. Mais l’évolution de la cote de cette artiste ancré depuis longtemps dans l’histoire de l’art fait figure d’exception. Globalement, les prix de l’art brut sont en pleine phase ascendante.

Grâce au soutient de quelques collectionneurs comme l’Art Brut Connaissance & Diffusion (l’ABCD dispose désormais d’une collection comprenant près de 1000 pièces) et d’institutions comme le musée de Lausanne, les jalons de ce marché sont désormais forgés. Des noms sortent de l’anonymat et le marché trouve peu à peu ses marques de noblesse. En 10 ans la cote de ces artistes à pratiquement triplé.
Pour certains rarement présentés aux enchères, elle pourrait même avoir décuplé. Toutefois, pour la grande majorité de ces artistes, la fréquence d’apparition en ventes publiques est encore trop faible pour véritablement parler de cote « établie ». Le nombre d’œuvres vendues aux enchères se compte sur les doigts des deux mains pour Pascal-Désir MAISONNEUVE (1863-1934), Martin RAMIREZ (1895-1963), Henry J. DARGER (1892-1973) ou CARLO (1916-1974). Ainsi, il n’est pas rare de voir de vrai fossés se creuser entre les estimations et les prix aux marteau. En 2003, par exemple, «Le jardin suspendu» de Stani NITKOWSKI (1949-2001) s’est arraché 5600 euros pour une estimation de 300 euros chez Perrin-Royère-Lajeunesse. Sur ce marché émergent, les marges de progressions sont encore importantes. Aujourd’hui encore, 83% des œuvres d’art brut sont réalisées en deçà de 10 000 euros.

Autre particularité de ce marché : compte tenu du fait que les pièces produites n’étaient souvent pas, à l’origine, destinées à être commercialisées, le segment des multiples est très restreint. Peu d’artistes ont proposé des estampes. Ce marché se limite presque exclusivement aux œuvres de Gaston CHAISSAC, Emil Friedrich SCHRÖDER-SONNENSTERN, Johann HAUSER, Roy Dean DeFOREST et Michel MACRÉAU. Sauf quelques rares exceptions, elles sont encore toutes vendues moins de 300 euros.

Pour la première fois, la maison Artcurial présente à la vente le 9 juin un ensemble complet et éclectique de ces œuvres imprégnées de liberté. Le catalogue comprends de nombreuses œuvres de Raphaël LONNE, une poupée et dessins de Michel NEDJAR, de multiples productions de Jean-Joseph SANFOURCHE, Michel MACREAU, Jim DELARGE, Jean-Luc PARANT, Oswald TSCHIRTNER, ou encore d’Friedrich SCHROEDER-SONNENSTERN. Pour ce dernier, comptez désormais 6 000 – 10 000 euros pour un pastel gras sur carton. Ces mêmes productions s’échangeaient 1 000 – 2000 euros il y a tout juste 10 ans.