Alexej von Jawlensky : l’image énigmatique

[23/07/2021]

Décédé il y a 80 ans, l’artiste russe Alexej von Jawlensky eut une forte influence sur les développements clés de la modernité. Le marché en témoigne. Pas uniquement en Allemagne.

Alexej von Jawlensky (1864-1941) aurait eu une expérience spirituelle forte dans une église autour de l’âge de 10 ans, en face d’une icône. L’évènement est significatif pour le futur peintre, dont l’œuvre sera emprunte de spiritualité.Alexej VON JAWLENSKY fréquente d’abord l’école à Moscou, étudie avec le peintre réaliste russe Ilya Repin à Saint-Pétersbourg puis, de plus en plus désenchanté par le réalisme, et après avoir rencontré l’artiste Marianne von Werefkin, il déménage à Munich.

En 1905, six de ses toiles sont exposées dans la section russe du Salon d’automne de Paris. Cette année-là, le fauvisme naissant déconcerte la critique. On parle de “bariolages informes” et de “brosses en délire” pour cette déroutante cage aux fauves ou Henri Manguin, Albert Marquet, André Derain, Charles Camoin et Henri MATISSE – dont Jawlensky fait la connaissance – repoussent les limites picturales. Cette libération colorée est déterminante dans le parcours du russo-allemand qui va jeter un pont entre le fauvisme, l’expressionnisme et l’abstraction.
De retour à Munich, Jawlensky se lie au moine et peintre Nabi Jan Verkade, ainsi qu’ à Paul SÉRUSIER. Il achète un tableau de Van Gogh (en 1908), rencontre le danseur russe Alexandre Sakharoff qui devient son ami intime. Il travaille aussi avec compagnon de route Wassily KANDINSKY au sein du groupe « Le Cavalier Bleu » (1912), côtoie Paul Klee, August Macke, Franz Marc. Il est au cœur des avants-garde et des révolutions picturales de ce début du 20ème siècle et participe à cette époque à plusieurs expositions dont, en 1914, la première exposition de la Sécession Munichoise.

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“Moi, je suis né Russe, mon âme russe a toujours été proche de l’art de la Russie ancienne, des icônes russes, de l’art byzantin, des mosaïques de Ravenne, Venise, Rome et de l’art roman. Tous ces arts ont toujours parcouru mon âme d’un saint tremblement car j’ai toujours perçu en eux un profond langage spirituel. Cet art est ma tradition”. Alexej von Jawlensky

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Avec l’arrivée de la Première Guerre Mondiale, Jawlensky s’exile dans un petit village en Suisse. Il peint dans un premier temps des paysages, quasiment vides et de plus en plus abstraits, puis le visage devient son leitmotiv : il permet d’exprimer au mieux la religiosité de ce croyant orthodoxe qui consacre toute son énergie à des visages de plus en plus stylisés. L’artiste ne représente personne en particulier (ce ne sont pas des portraits) mais il cherche une existence essentielle du visage, se rapprochant de l’icône dans la structure, mais d’une icône moderne, réinventée. À la fin de sa vie, il peint des dizaines de Têtes mystiques et de Visions du Messie, alliant le sacré au profane. Énigmatiques, ces images suspendues entre présence et absence semblent vouloir rendre visible un invisible : la nostalgie de Dieu.
En 1921, il s’installe à Wiesbaden où il travaille jusqu’à sa mort. Entre 1927 et 1938, Lisa Kümmel l’aide à analyser, classer, cataloguer son œuvre et à transcrire ses mémoires. En parallèle, Jawlensky poursuit son travail, notamment avec la série des Méditations (1934-1937), des visages réduits à quelques signes essentiels témoignant de son plus haut degré d’abstraction.

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“Dans mes dernières œuvres, j’ai supprimé la magie des couleurs pour pouvoir représenter la profondeur spirituelle de façon encore plus immédiate.” Alexej von Jawlensky

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Puis, atteint par une arthrite chronique vers 1934, il abandonne toute référence géométrique pour une touche plus appuyée et comme empâtée. Les visages sont alors traités à la façon des anciennes icônes, avec une gravité douloureuse conforme aux préoccupations mystiques qui sont désormais les siennes. En 1938, complètement paralysé, il cesse de peindre et se consacre entièrement à ses mémoires.

Londres dispute à l’Allemagne les plus belles oeuvres

En 1924, Jawlensky se joint à Lyonel Feininger, Paul Klee et Kandinsky, pour former le groupe d’artistes « Der Blauen Vier » (Les quatre Bleus) à l’initiative d’Emmy Scheyer. Allusion au Blaue Reiter d’avant-guerre, « Les Quatre bleus » est une sorte de label commercial servant à la prospection et à la diffusion des œuvres sur la côte Ouest Américaine. Les dernières années de la vie de Jawlensky sont ainsi essentiellement consacrées à la promotion de son art hors des frontières de l’Europe. Un travail essentiel, qui lui a permis de s’imposer comme l’un des grandes signatures européennes du siècle dernier.

Jawlensly : répartition géographique par lots vendus (2000-2021)

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En France, la promotion de son oeuvre est assurée par l’immense Wassily Kandinsky, à l’initiative duquel Will Grohmann publie l’article “L’évolution de la figure chez Jawlensky. De la réalité sensuelle à l’expression spirituelle”, dans l’éminente revue Cahiers d’art. L’œuvre circule… Son audace et sa singularité conquiert les territoires et gagnent une reconnaissance sur l’ensemble des places de marché.

 

De nos jours, l’offre et la demande sont concentrées en Allemagne où Jawlensky est une signature absolument incontournable. L’une de ses oeuvres compte d’ailleurs parmi les 30 meilleures adjudications de toute l’histoire du marché allemand (Tête de femme aux joues rouges, 2007, Hauswedell & Nolte). Face à l’Allemagne où le meilleur prix plafonne à 2,2 millions de dollars, Londres réalisent de bien meilleurs résultats. C’est là que fut enregistré, en 2008, le prix record de 18,6m$ pour Schokko, un audacieux portrait aux couleurs fauves, une pièce de musée dont le prix augmentait de 10 millions par rapport à sa précédente vente cinq ans plus tôt à New York (Sotheby’s, 2003). Si l’oeuvre spirituelle de Jawlensky peut paraitre discrète parmi celle d’autres avant-gardistes du 20e siècle, certaines toiles sont de véritables jalons dans notre histoire de l’art. Les reconnaissant, le marché est capable de valoriser ces chefs-d’oeuvre à hauteur de leur importance et la signature de Jawlensky de nous réserver de nouvelles surprises à l’avenir.