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En Bref ! Turner Prize – Zao Wou-ki – Sterling Ruby – Paper Position

[12/10/2018]

Le Turner Prize 2018 ou l’art politisé

Momentum de l’art contemporain londonien, le Turner Prize est organisé par la Tate Britain et récompense chaque année un artiste contemporain britannique. Depuis l’origine en 1984, cette récompense regarde clairement vers le futur, nominant volontiers des artistes conceptuels, plasticiens ou New Media Artists devenus depuis des stars de l’art contemporain au Royaume-Uni comme Tony Cragg, Gilbert & George, Damien Hirst ou Elisabeth Price. L’événement est très médiatisé Outre-Manche, le public peut proposer un artiste et voter pour lui et les nominés bénéficient en général de répercussions médiatiques et économiques.

Cette édition 2018 ne déroge pas à la règle, les débats sur les nominés sont plus houleux que jamais. Pourquoi ? Pour la première fois, pas de sculpture ou de peinture parmi les œuvres : les jurés du Prix n’ont sélectionné que des artistes vidéos. Pas d’œuvres aux cimaises du musée pour l’exposition, mais des salles de projection. Les œuvres du collectif Forensic Architecture, Naeem Mohaiemen, Charlotte Prodger et Luke Willis Thompson ont toutes une portée hautement politique. Leurs films de longueur variées abordent la question des pressions politiques et les problèmes humanitaires dans le monde. Forensic Architecture est un collectif pluridisciplinaire qui enquête sur les crimes de guerre et les traces laissées par les violences d’État. Son film The Long Duration of Split Second documente une descente policière dans un village du Sud Israélien. Naeem Mohaiemen explore dans ses deux installations _ de près de 100 minutes chacune _ les politiques socialistes de l’Après-Guerre, l’héritage post-colonial et le révisionnisme des utopies politiques. Bridgit, de Charlotte Prodger scrute les relations temporelles entre identité féminine, corps, langage et paysage. Luke Willis Thompson travaille lui sur la violente histoire de l’inégalité sociale et raciale.

Quelle qu’en soit l’issue, la décision des jurés rendue en décembre prochain soulèvera certainement les plus vifs questionnements. Si le Guardian encense le courageux choix des jurés, la BBC se demande si le Prix Turner vaut encore la peine d’être gagné, puisqu’il s’éloigne tellement de l’idée que l’on se fait de l’Art. The Independant est plus dur encore, en titrant « Le Turner Prize 2018 est un pénible, bas de gamme et insignifiant étalage ! ». Un collectif londonien, BBZ, s’est même élevé contre la participation de Luke Willis Thompson, accusé de tirer profit de la marginalisation de la population noire. Le Turner Prize tire son nom de J.M.W. Turner, immense artiste britannique du XIXe siècle, dont un critique avait considéré en son temps l’œuvre comme « le produit d’un œil malade et d’une main irréfléchie ». Il semble que la question de la modernité de l’Art posée depuis sa création par ce prix lance une nouvelle fois le débat cette année.

La toile de tous les superlatifs

Par le record d’adjudication, la taille, la provenance et bien sur la main qui l’a composée, Juin-Octobre 1985 est au panthéon des œuvres d’art. Ieoh Ming Pei et ZAO Wou-Ki (1921-2013) se sont rencontrés en 1952 à Paris. Leur histoire commune forma le socle d’une amitié qui dura jusqu’à la mort de Zao en 2013. Juin-Octobre 1985 a été commandée par Ieoh Ming Pei, pour habiller le grand hall de l’hôtel Raffle City de Singapour. Exposée avec d’autres œuvres de Ellsworth KELLYet Kenneth NOLAND, ces pièces allaient faire partie de la collection d’art contemporain publique la plus importante de Singapour. Dans l’œuvre de Zao, cet immense triptyque de 10 x 2,8m occupe une place de choix : parmi les 20 grands formats associés que l’artiste a peint en quarante ans, c’est celui qui concentre le mieux la multiplicité des identités du peintre, d’autant que le choix formel du triptyque est assimilé en Europe à la dimension religieuse des polyptyques de la Renaissance. Juin-Octobre 1985 est la pierre angulaire de la période « Infinie » de Zao, empreinte de solennité et de spiritualité asiatique, tout en manifestant des correspondances avec l’Expressionnisme Abstrait dont le plus américain des artistes Franco-Chinois s’était imprégné pendant son long séjour à New York.

Ce chef d’œuvre est devenu le nouveau record absolu de l’artiste, après sa vente chez Sotheby’s Hong Kong le 30 septembre dernier, à plus de 65 m$, soit 28 fois plus que son prix d’achat par un collectionneur Taïwanais en 2005. Il pulvérise le précédent record de 2017 obtenu pour 29/01/64 à près de 25 m$. C’est aussi un record pour une huile sur toile asiatique aux enchères. Lors de cette même vente, qui à 200 m$ représentait le meilleur résultat d’une vacation du soir à Hong Kong, des records pour huit artistes asiatiques ont été établis, notamment pour le Taïwanais LIN Richard (1933-2011) et les Chinois HAO Liang (1983) et WANG Xingwei (1969), attirant tous des enchères à plus de 1 m$. De fait, les cinq plus hautes adjudications pour des œuvres de Zao Wou-ki ont toutes été martelées à Hong Kong sur les 18 derniers mois. Le marché de l’artiste s’est construit dès l’origine grâce à des collectionneurs taïwanais et chinois de la diaspora occidentale. Aux enchères, c’est désormais sur le continent asiatique que sont proposées ses toiles les plus spectaculaires. Hong Kong est l’une des villes les plus attrayantes pour l’ensemble des collectionneurs d’art asiatique, qui y trouvent un marché très haut de gamme centré sur les artistes chinois du XXème siècle. La ville est par ailleurs en Asie la plaque-tournante la plus internationale du marché de l’art, où l’on retrouve à la fois les grands marchands et les maisons de vente internationales. Paris, où Zao Wou-ki a vécu la plus grande partie de sa vie et où il a été soutenu et exposé, reste cependant une place de marché influente, surtout en terme d’offre. La France continue de rendre hommage à Zao Wou Ki, notamment à ses spectaculaires œuvres de grands formats : après la rétrospective du Jeu de Paume en 2003, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris a réuni une quarantaine de polyptyques et de grandes peintures, visibles dans ses salles en pleine restructuration jusqu’en janvier 2019. L’artiste, qui aimait que l’on puisse se promener dans ses œuvres comme il s’y promenait lui-même, semblait prédestiné à atteindre les sommets : en Chinois, le prénom Wou-ki signifie « sans limite »…

Artiste provocateur ? Sterling Ruby est bien plus que cela.

Né en 1972 à Bitburg en Allemagne, Sterling RUBY vit et travaille à Los Angeles. Depuis une quinzaine d’années, il développe un corpus qui, sous des allures plutôt trash, permet d’envisager une lecture extrêmement lucide et critique de la société américaine, tout en se jouant des nombreuses filiations aux grands courants artistiques de la seconde moitié du XXème siècle. Car si Sterling Ruby use des références au Minimalisme (notamment à Donald Judd) ou à d’autres mouvements emblématiques (comme l’Anti-Form), c’est pour mieux les altérer, les pervertir : à l’instar de Big Grid / DB Deth (2008), un bloc monolithique qui suggère immanquablement les formes de l’art minimal, mais que Ruby recouvre de salissures ou de graffitis pour en esquinter l’esthétisme formel, et ce faisant, attirer l’attention sur la violence et la perversité de son intervention.

L’œuvre de Sterling Ruby est protéiforme : il comprend des céramiques biomorphiques vernies, des toiles de grand format peintes au spray, des sculptures en uréthane expansé, des dessins au vernis à ongle, ou encore des collages et vidéos hypnotiques. L’artiste s’inspire de sources variées allant de l’architecture moderniste et de la culture de rue à l’esthétique du bodybuilding. Cet éclectisme nourrit néanmoins un objectif unique : pointer les dérives de la société américaine et, plus globalement, faire le constat implacable de la situation mondiale. En septembre dernier, à l’occasion de la 11ème Brussels Gallery weekend, Ruby présentait chez Xavier Hufkens, DRFTRS & WIDW , deux séries de travaux complémentaires qui traduisent parfaitement ses sujets de prédilection (les évolutions socio-culturelles, la pop culture et la violence) et qui montrent sa relation intense aux matériaux, notamment avec des peintures explosives et contrastées entre énergie et inertie.

En 2008, le New York Times voyait en lui l’artiste émergent le plus prometteur de l’époque. Dix ans plus tard, à 46 ans, il a exposé dans le monde entier, et ses œuvres ont rejoint les collections des plus grands musées de la planète : les MoMA et musée Guggenheim de New York, le LACMA, la Tate de Londres, le Centre Pompidou de Paris ou le MBAM à Montréal. L’artiste s’est également fait une place indéniable sur le marché des enchères, principalement anglo-saxon et américain : ces dix dernières années, 40 % de ses œuvres s’y sont vendues entre 500 000 et 1 m$. Christie’s détient le record avec deux toiles grand format : SP231 et SP220, adjugées respectivement à New York en 2013 et Londres en 2014 à presque 2 millions de dollars chacune.

Paper Position, Munich

A l’heure où les grandes foires internationales sont à l’honneur, Paper Position s’impose dans le paysage germanique comme l’unique rendez-vous consacré exclusivement aux œuvres sur papier.

Après son succès à Berlin puis à Bâle, elle s’installe à Munich pour sa 2ème édition du 18 au 21 octobre à l’Alte Bayerische Staatsbank, soit 1 200 m2 en plein centre ville à proximité de la Kunsthalle, qui en font le lieu idéal pour accueillir l’événement. Aussi intimiste que la précédente, la foire rassemble 39 galeries essentiellement allemandes qui se partagent l’espace au sein d’une scénographie volontairement ouverte, dont le format proche d’une exposition invite les œuvres et les galeries à dialoguer entre elles. L’accrochage se veut dynamique autant que la diversité des propositions allant des dessins aux collages, en passant par la gravure, les objets, mais aussi des sculptures et des installations. Paper Position offre l’occasion d’appréhender la richesse dont regorge ce médium dans toutes ses spécificités, ses fragilités comme autant de possibilités plastiques. Ainsi, les paysages de maîtres anciens tels que Theodor ALT (1846-1937) de la galerie H.W. Fichter Kunsthandel côtoient aisément les constructions colorées faites de matériaux découpés, collés et/ou tissés du contemporain Beat ZODERER (1955) de la galerie Thomas Taubert. La galerie frigourgeoise Marek Kralewski présente des œuvres de l’artiste suisse René Charles ACHT(1920-1998) et de la jeune artiste Bettina Bosch (1970). L’on peut aussi aussi admirer, sur le stand de la galerie Markus Doebele, des compositions abstraites du célèbre peintre allemand Max ACKERMANN (1887-1975), dont une dizaine d’oeuvres sont par ailleurs annoncées en salle des ventes en octobre.

Paper Position est une foire à taille humaine, accessible autant par son format que la gamme des prix proposés, lesquels oscillent entre 150 € et 4 000 €. En marge de Highlights, foire internationale d’art majeure, et la 1ère édition de Various Others, le premier projet de coopération entre galeries, espaces et musées, Paper position s’affirme comme le rendez-vous irremplaçable de sa catégorie, reste à savoir si les inconditionnels des grandes foires se laisseront également séduire…

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