1958 : le premier bond dans le futur de Sotheby’s

[27/04/2021]

A l’heure des NFT et de la crypto-monétisation du marché de l’art, Artprice vous propose un voyage dans le temps, où la première phase de modernisation des enchères est incarnée par Peter Wilson, l’audacieux président de Sotheby’s dans les années 50.

Goldschmidt sale Wilson Cezanne

La vente Goldschmidt chez Sotheby’s, le 15 octobre 1958

Il a souvent été dit que le marché de l’art moderne est né à 21h30, le 15 octobre 1958. Un beau bébé de près de 20.2m$ en valeur actualisée, un record de vente pour l’époque. Ce soir-là, la manière traditionnelle de vendre des œuvres d’art aux enchères prend un soudain coup de glamour et de modernité. Peter Wilson, le directeur fraîchement nommé de Sotheby’s, met littéralement en scène la vente de sept tableaux, issus de la collection Jakob Goldschmidt. Il s’agit de la première vente du soir, mais aussi de la première « Gala sale », sur invitation, robe de bal pour les femmes, smoking pour les hommes. Personnalités mondaines et vedettes de cinéma se pressent sous les caméras de télévision, elles aussi nouvellement invitées. Cette vente a changé à jamais la manière dont l’art était commercialisé, marketé et désiré par un public en passe de se mondialiser… Retour sur les enchères qui ont fait de Sotheby’s et de Londres des plaques tournantes du marché de l’art mondial.

La collection William Weinberg (1957), le coup d’essai

Pour comprendre l’impact de la vente Goldschmidt, il faut remonter quelques mois plus tôt. En 1955, Sotheby’s devient la première maison de ventes internationale avec l’ouverture d’un bureau à New York, afin de servir au mieux les collectionneurs américains représentant une part importante de la demande (elle renforcera sa position Outre-Atlantique en 1964 avec une participation majoritaire dans la plus grande maison de ventes Fine Art en Amérique, Parke-Bernet). Sotheby’s obtient, en 1957, la dispersion de la collection de William Weinberg, banquier américain d’origine néerlandaise qui avait un faible pour les Impressionnistes français. Ayant récemment ouvert un département d’Art Impressionniste et Moderne, la société organise une première vente exclusivement consacrée à ce mouvement. En réalité, cette vente sert de coup d’essai à Peter Wilson.

Réactivité

Pour obtenir cette première grande vente, Wilson s’est montré plus réactif que ses concurrents. Lorsque les héritiers de Weinberg ont pris contact avec les trois plus grandes maisons de vente en place, Parke-Bernet renvoie un accord, proposant une commission gourmande de 23,5 %. Christie’s ne dit pas non, mais la réponse, envoyée par la Poste, parvient largement trop tard ! Peter Wilson en revanche, saisit son téléphone le jour où il reçoit la proposition Weinberg et offre au nom de Sotheby’s un taux de commission de 8%. Londres profite d’une exonération de taxe aux enchères, ce qui lui donne un avantage considérable, par rapport à New York où Paris. C’est l’une des raisons qui explique que la collection impressionniste de Jakob Goldschmidt (américain comme William Weinberg) sera vendue un an plus tard à Londres…

Publicité et fluidité

Le prestige de la collection Weinberg repose surtout sur 10 tableaux signés de VAN GOGH. Avec son flair inimitable, Peter Wilson persuade le conseil d’administration de Sotheby’s d’engager l’agence de publicité J. Walter Thompson pour gérer la médiatisation de la vente. Une aubaine pour les hommes des relations publiques, le mythe Van Gogh étant alors sur le devant de la scène depuis la sortie du film sur sa vie Lust for Life, porté par Kirk Douglas, en 1956. L’agence communique avec des images du film, des tableaux mis en valeur par le cinéma, et tente un coup de bluff en envoyant une invitation à la reine Elizabeth II qui, à la surprise de tous, se montrera lors de l’exposition. JWT fait relayer partout que Sa Majesté s’est particulièrement arrêtée sur un pastel de Edgar DEGAS, Le jockey blessé… Songerait-elle à placer des enchères ? La situation crée ce l’on appelle que de nos jours un véritable buzz médiatique! Wilson inaugure également un système qu’il réutilisera par la suite : il fait installer des téléviseurs dans chaque salle de ventes et des liaisons téléphoniques supplémentaires, afin de relayer les enchères.

La Collection Goldschmidt (1958), le coup de maître

Goldschmidt sale street

La foule se presse sur New Bond Street devant le portes de Sotheby’s au soir du 15 octobre 1958

Financier de métier, Jakob Goldschmidt (1882-1955) n’a pas cessé, une fois émigré aux États-Unis pour fuir le régime Nazi, ce qu’il faisait précédemment en Allemagne : collectionner l’art français de la fin du XIXe siècle. Lorsque Sotheby’s remporte la vente de la collection Goldschmidt, celle-ci compte notamment d’importantes toiles d’Édouard MANET, Paul CÉZANNE, Vincent VAN GOGH et Pierre-Auguste RENOIR. Pour marquer l’occasion, Peter Wilson met au point toute une stratégie qui n’a qu’un but : populariser les ventes aux enchères. Il fait de nouveau appel aux relations publiques pour s’occuper de la promotion de la vente et les journalistes de 23 pays différents rivalisent de pronostics sur le record de la vente. L’accès à cette vente du soir n’est possible que sur invitation et, parmi les heureux élus, les photographes mitraillent Kirk Douglas, sûrement en veine d’acquérir un Van Gogh, Anthony Quinn qui jouait Gauguin dans Lust for Life, la ballerine Margot Fonteyn, très en beauté dans une robe échancrée couleur eau-du-Nil, Somerset Maugham ou Lady Churchill. Tout ce beau monde en fourrure et talons hauts se presse à l’entrée de Sotheby’s sur New Bond Street. La police est là, pour contenir les curieux. C’est ainsi qu’une vente aux enchères fut transformée en soirée de gala, comme une première de théâtre ou d’opéra.

Les prix d’hier à d’aujourd’hui

La vente Weinberg de 1957 avait été un immense succès avec un résultat total dépassant les 910 000$, et le superbe Jeune femme au corsage rouge de Renoir vendu pour une somme équivalent à 22.000 $. Trente ans plus tard, la même toile repassait sous le feu des enchères, chez Sotheby’s NY cette fois, pour plus de 5,7m$. En cette fin d’année 1980, le japonais Morishita Yasumichi achetait à prix d’or des toiles impressionnistes via son entreprise Aska International…

En 1958, trois Manet, deux Cézanne, un Van Gogh et un Renoir de qualité exceptionnelle issus de la collection Goldschmidt, changent de propriétaires en 21 minutes seulement. Vendu pour l’équivalent de 91 000$, le Portrait de Manet par lui-même, en buste (Manet à la palette) vaut aujourd’hui plus de 30 millions de dollars.

Manet à la palette

Portrait de Manet par lui même (à la palette) 91.000 $ en 1958, 18,7m$ en 1997, 33,2 m$ en 2010.

Il n’existe que deux autoportraits véritables de l’artiste, si l’on excepte La musique aux Tuileries (1862) et Le bal de l’Opéra (1873-1874), où le peintre s’est incrusté lui-même parmi la foule. Son épouse Suzanne considérait ce portrait comme une simple esquisse, étant donné l’extraordinaire énergie de la touche et la liberté du geste. Elle le cède à Hermann Paechter, le marchand d’art berlinois en 1899, pour la modique somme de 1 000 anciens francs, soit près de 4 700$ actuels. Le portrait change de mains encore deux fois avant d’entrer dans la collection Goldschmidt. Ce fameux soir de 1958, la toile est adjugée pour un montant aujourd’hui équivalent à 1.68m$, à un certain Monsieur Summers, qui se révèle être en réalité John Loeb, le businessman et grand collectionneur américain. Vingt ans plus tard, lorsque Christie’s organise la vente de la collection de Frances et John Loeb, en mai 1997, le Manet à la palette change de main pour 18,7m$ ! Soit environ 205 fois plus que lors de la vente Golschmidt… Les Impressionnistes sont à l’acmé de leur marché. Le 22 juin 2010, l’œuvre porte le n°9 d’une vente Impressionniste et Moderne de Sotheby’s Londres, et atteint 33,2 m$, doublant presque son prix, en dix ans.

Le second tableau de Manet, La promenade atteint 2.3m$ en valeur actualisée dans une atmosphère électrique. Avec le troisième lot, la barrière de 100 000 £ est franchie lorsque la La rue Mosnier aux drapeaux, 1878 de Manet toujours est adjugée pour l’équivalent de 3m$, un record pour un tableau moderne! Le VAN GOGH bat le record établi juste avant, en atteignant 3.4m$ pour la galerie américaine Rosenberg & Stiebel. La nature morte de Paul CÉZANNE, le lot cinq, se vend 2.33m$, au profit de Knoedler.

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Paul Cézanne, Garçon au Gilet Rouge

Le sixième lot, Garçon au Gilet Rouge de Cézanne engage un duel entre George Keller de la Carstairs Gallery, et Roland Balay de Knoedler. Keller, qui achète pour le compte du collectionneur américain Paul Mellon, l’emporte finalement avec une offre équivalant à 5.7m$, somme stupéfiante pour l’époque. « Plus personne pour enchérir ? » interroge Peter Wilson avec un flegme tout britannique, devant un parterre au bord de l’hystérie. Pour la troisième fois en l’espace de quatre lots, le prix record du monde est battu. Le couple Mellon fait don de sa collection, y compris le Garçon au Gilet Rouge, à la National gallery de Washington, en 1995. Le portrait le plus couteux du père de l’art moderne reste Madame Cézanne au fauteuil jaune (23m$ en 1997 chez Christie’s).

Peter Wilson, le Maestro

Peter Wilson

« Une oeuvre est plus intéressante si quelqu’un a payé beaucoup d’argent pour l’obtenir, vous ne croyez pas? » – Peter Wilson dans le New Yorker, 1966.

Peter Wilson est de 1958 à 1980 le président emblématique de Sotheby’s. Ce rôle l’a fait connaître comme le « premier commissaire-priseur de la jet-set ». Grand, élégant, visage poupon, PCW – comme les employés de la maison l’appelaient – est une énigme, un preneur de risque impulsif combinant une apparence digne et une personnalité espiègle.

Aristocrate élevé à Eton, Wilson était atypique. Après des études moyennes à Oxford, il intègre Sotheby’s où il reste toute sa vie, à l’exception d’une brève période dans le renseignement postal pendant la guerre. Il travaille dans un étroit bureau à côté de la salle des ventes, préférant être au plus proche de l’action, et prend en main la modernisation technologique de la vénérable maison. Lorsqu’il arrive à la tête de Sotheby’s, il introduit des convertisseurs de devises en temps réel et prend les liaisons téléphonique par satellite lors des enchères. Il systématise également la publication des estimations, expérimente la collecte des statistiques de vente, en plus de faire des ventes aux enchères le dernier événement à la mode.

Son sens inné du marketing se développe encore après la vente Golschmidt : à New York, en 1967, il organise la vente du trésor de navires espagnols coulés au large de la Floride en 1715. Ce n’est pas une exposition qui précède la vente mais bien une reconstruction de la cabine du capitaine avec un ara vivant ! Pour cette vente, Maître Wilson n’autorise que les enfants à enchérir, et donne du « à vous Mademoiselle » et du « contre vous, Monsieur » aux jeunes pirates qui lèvent la main !

Peter Wilson a fait passer Sotheby’s d’une maison de vente aux enchères discrète, connue pour son expertise en bibliophilie, à un leader international. Il a joué un rôle déterminant dans la réussite de Londres comme plaque tournante du marché de l’art au détriment de sa rivale Paris. La vente Goldschmidt est reconnue comme la vente aux enchères la plus réussie de l’époque. Elle a donné une inflexion sur les goûts des collectionneurs pour les années à venir, qui se sont arraché, à coup de millions, les plus beaux chefs-d’œuvre des Impressionnistes.